Le double lectorat

Le carnavalesque

Catherine Renaud Buscall[1] met en relation le carnavalesque et la problématique du double lectorat. Le carnavalesque est une théorie développée par Mikhaïl Bakhtine dans les années soixante. Dans son analyse de l’œuvre de François Rabelais[2], il a mis en avant la culture populaire et le comique qui s’y attache propre à l’Europe du Moyen Âge et de la Renaissance. Cette culture populaire avait, selon Bakhtine, le rôle de contrebalancer la culture officielle austère de l’état et de la religion. Selon lui, il y a trois catégories d’expressions de cette culture : les rites et spectacles, le comique verbal et le vocabulaire familier voire grossier.

Ces manifestations carnavalesques font appel au jeu et rappellent les spectacles de théâtre à la seule différence qu’ici on ne peut pas distinguer les acteurs des spectateurs. Les personnages emblématiques de cette culture populaire sont le fou et le bouffon, ils portent le carnaval. Ils sont ceux qui disent les vérités aux grands de ce monde, mais que la folie excuse. Le carnaval est le symbole du renouveau et de la remise en question momentanée de la hiérarchie.

Dans ce contexte, les paroles se font sarcastiques et parodiques, évoquant une culture du rire universelle.  La littérature carnavalesque se démarque à plusieurs niveaux : sa vision carnavalesque du monde, l’utilisation d’un langage populaire voir vulgaire. Au Moyen Âge, ce type de littérature était principalement en langue vernaculaire mais quelques ouvrages sont également en latin. Cette idée de parodie du monde féodal et de sa culture se développe déjà à travers les médias disponibles de l’époque. Par exemple, les poèmes de Buren du XIIIème siècle (mieux connu sous le nom de Carmina Burana) dont quelques parchemins contiennent encore des neumes, preuve que ces poèmes étaient déjà mis en musique à l’époque. La langue carnavalesque possède un vocabulaire particulier à la fois grossier, familier, mais ambivalent, chose que l’on a perdu à notre époque comme le signale Mikhaïl Bakhtine, ce qu’il nomme « réalisme grotesque [3]».

Ce réalisme grotesque signifie plusieurs choses :

–         La masse : l’utilisation du peuple comme porte parole, celui-ci est vu comme un corps collectif renouvelé perpétuellement. Le groupe prime donc sur l’individu.

–         Le rabaissement : il s’agit de matérialiser les choses, de les rendre réelles pour le commun des mortels, grâce notamment au rire. Cette opposition est visible dans le vocabulaire utilisé, ciel et terre, haut et bas, esprit et corps, tête et organes génitaux.

–         Le temps cyclique : dans ce contexte ambivalent, il n’y a pas de valeur négative. Il n’y a pas de fin, ou du moins, la fin est le passage obligé pour arriver à la renaissance, au renouvellement symbolisé par le carnaval.

–         Le corps grotesque : le corps est caricaturé, déformé :

« Le réalisme grotesque dégrade, mais cette dégradation est ambivalente. Il rabaisse tout ce qui est élevé, idéal, abstrait, non pour le rejeter dans le néant, mais pour le transférer à un niveau matériel, le retremper dans les régions inférieures du corps et de la terre. Le Grotesque ne connaît pas d’autres régions inférieures que la matrice et la terre fertile[4]».

Le carnavalesque existe donc dans l’album de jeunesse malgré des adaptations évidentes à l’époque et à l’âge des lecteurs. Les relations entre le carnavalesque et le monde de l’enfance débutent dès les adaptations des contes populaires.  Les contes ainsi que le carnaval ont d’abord fait partie intégrante du monde adulte et de leur culture folklorique. Les images populaires, telles que les images d’Épinal se sont aussi retrouvées associées au monde de la littérature d’enfance, au point d’être pratiquement reléguées à l’album. Tous ces éléments rappellent que la littérature d’enfance et de jeunesse est l’héritière privilégiée d’une culture populaire traditionnelle.

Le monde de l’enfance a cela de commun avec le carnavalesque qu’ils font tous les deux appellent au monde du jeu et au monde du théâtre. Le carnaval populaire est une soupape de sécurité : un moment de délivrance où les inhibitions, les frustrations et la colère peuvent s’évacuer lors d’une fête qui met le monde à l’envers, en cela elle touche aussi bien les adultes que les enfants. Cela passe notamment par les déguisements et les parodies qui permettent de devenir quelqu’un d’autre le temps d’un jeu, à la fois acteur et spectateur. Le jeu offre cette possibilité magnifique de pouvoir dire « On dirait que … », de faire semblant et de vivre intensément tout en sachant  néanmoins revenir à la réalité une fois le jeu terminé. Dans le monde de l’enfance, le jeu peut être vu comme un moment de répit par rapport au monde réel, celui des adultes et à l’autorité parentale. C’est aussi ce que l’enfant peut trouver dans certains albums tels que Max et les Maximonstres[5] de Maurice Sendak ou Le jour du Mange-poussin[6] de Claude Ponti.

Le langage polyphonique de l’album permet au carnavalesque de se retrouver aussi bien au niveau du narrateur verbal qu’à celui du narrateur iconique. Le texte évoque l’immatériel, le vocal, alors que l’image incarne parfaitement l’aspect matériel et concret, elle abaisse le texte au niveau de l’enfant non lecteur. C’est l’image qui permet d’évoquer le monde carnavalesque par de nombreux détails grotesques. Elle raconte souvent bien plus que le narrateur verbal, puisque l’image a la capacité de changer le sens et de déformer la réalité évoquée. Le texte n’est pourtant pas exempt de carnavalesque, on y trouve l’utilisation d’un vocabulaire propre à l’enfance fait de néologisme, de mots populaires, de jeux de mots et de grossièretés.

C’est ainsi que le carnavalesque devient un vecteur de double lectorat : le lecteur quel que soit son âge peut se prendre au jeu. Selon son degré de culture et de connaissance, il peut trouver dans la lecture, les effets comiques et parodiques qui s’y cachent, tournent en dérision et exagèrent des conventions et des règles auxquelles l’enfant comme l’adulte sont confrontés.

 


[1] RENAUD BUSCALL, Catherine, Les « incroyabilicieux » mondes de Ponti, Une étude du double lectorat dans l’œuvre de Claude Ponti, Uppsala, Universitetstryckeriet, 2005

[2] BAKHTINE, Mikhail, L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance, Paris, Tel, Gallimard, 1970

[3] Idem., p. 28.

[4] SIMONSEN, Michèle, Mikhail Bakhtine – Revue Romane, Bind 8 (1973) [en ligne], tidsskrift, 2008 [réf. du 8 mars 2012] disponible sur http://tidsskrift.dk/visning.jsp?markup=&print=no&id=94408

[5] SENDAK, Maurice, Max et les maximonstres, Paris, L’école des loisirs, 1973

[6] PONTI, Claude, Le jour du Mange-poussin, Paris, L’école des loisirs, 1990

 

LENSEN, Cécile, Une étude du double lectorat et de l’intertextualité transartistique dans l’album de jeunesse contemporain, Mémoire d’histoire de l’art, Université de Liège, 2012, [en ligne], disponible sur http://www.oldwishes.net/tales/?page_id=1061

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