Un goût de cannelle et d’espoir


Les romans / dimanche, mars 11th, 2018

Comme leurs esprits sont jeunes et ignorants de l’histoire. Je me demande s’il vaut mieux pour eux qu’ils restent ainsi, innocents et naïfs. Devrions nous enterrer nos souvenirs barbelés pour éviter qu’ils ne transpercent leurs cœurs? Il est certain qu’ils connaîtront leurs propres tragédies. Ou devrions-nous mettre en garde nos enfants contre la cruauté du monde et la méchanceté des gens? Les prévenir pour qu’ils veillent les uns sur les autres et qu’ils aspirent à la compassion? Voilà les questions qui me taraudent depuis quelques temps.

Auteur : Sarah McCoy
Éditeur : Editions Les Escales 
Parution : 2012
Pages : 424

Résumé 

Allemagne, 1944. Malgré les restrictions, les pâtisseries fument à la boulangerie Schmidt. Entre ses parents patriotes, sa sœur volontaire au Lebensborn et son prétendant haut placé dans l’armée nazie, la jeune Elsie, 16 ans, vit de cannelle et d’insouciance. Jusqu’à cette nuit de Noël, où vient toquer à sa porte un petit garçon juif, échappé des camps … Soixante ans plus tard, au Texas, la journaliste Reba Adams passe devant la vitrine d’une pâtisserie allemande, celle d’Elsie … Et le reportage qu’elle prépare n’est rien en comparaison de la leçon de vie qu’elle s’apprête à recevoir.

Résumé personnel 

Garmisch est encore aujourd’hui une station de vacances populaire en Bavière et évidemment à l’époque du Reich III s’y trouvait une vaste garnison SS.  La Backereï Schmidt a la faveur du régime et du moins des SS qui viennent s’y fournir en pains et pâtisseries. Sa famille est proche de la doctrine Nazi. Son père est un sympathisant. Ils ne souffrent donc que peu des restrictions alimentaires et bénéficient de facilités pour obtenir des denrées rares telles que le sucre ou même le chocolat.

En 44 , Elsie, 17 ans, vit donc « bien » contrairement à sa sœur, Hazel, frappée par la mort de son fiancé SS alors qu’elle était enceinte,et qui a décidé d’accoucher dans un Lebensborn. Elle est donc devenue une de ces mères de la patrie chargée de porter les enfants des officiers SS les plus méritants et donc la « race est pure » selon les critères du régime. Elle a ainsi donné naissance à des jumeaux supplémentaires. 

Elsie est comparée à Lana Turner, la voilà donc !

Elsie, quant à elle va être demandée en mariage, le 24 décembre 1944, par Josef, un haut gradé de la SS. Son avenir pourrait s’annoncer radieux, même si elle n’a aucune affection pour son futur mari.  Le même soir, elle fait la connaissance d’un enfant juif de 6 ou 7 ans, Tobias. Sa voix d’ange lui a permis de survivre et il est donc là ce soir de Noël pour égayer les festivités. A lui seule, il incarne tout ce qu’elle ignore des horreurs nazies.  Petit fantôme squelettique, il est condamné à retourner à Dachau le lendemain. Mais… pourtant, n’est-ce pas cet enfant qui vient toquer chez elle à minuit ? Elsie, la fiancée du SS va se retrouver confronter au plus grand dilemme de sa vie : sauver cet enfant, au risque de condamner sa famille ou appeler la Gestapo ?

J’aurai dû me douter que cette lecture allait être éprouvante, je ne sais par quelle naïveté (la joliesse du titre peut-être) j’ai pu croire que cela allait convenir à une période festive. Bon, le fait est que j’ai pris tellement de retard sur mes lectures prévues pour le Cold Winter Challenge que je n’ai fini celui-ci qu’il y a quelques jours. Enfin, dans ce livre, il est néanmoins question de Noël, d’un 24 décembre 1944.

Le récit se tisse autour de cette thématique, une histoire déterrée involontairement par une journaliste un peu paumée devant rendre un article sur les traditions de Noël. Cette même journaliste qui se trouve bien mal à l’aise lorsque le terme nazi est prononcé par Elsie Schmidt-Meriwether.

A partir de là, on suit le récit selon un schéma que j’affectionne décidément beaucoup, par une alternance de temporalité, 44/45 – 2007/2008. On y suit l’histoire de deux figures féminines aussi différentes qu’inégales. Car il est vrai que les atermoiements de Reba Adams sur sa vie de couple paraissent superficiels en comparaison du vécu d’Elsie. J’avais déjà ressenti cette forme d’exaspération lors de l’autre roman de cette autrice, Un parfum d’encre et de liberté ! Mais il faut avouer aussi que la légèreté du présent permet aussi de souffler, la présence de la pâtisserie d’Elsie est salutaire et j’ai adoré découvrir ses nombreuses spécialités. 

Note qu’en lisant la biographie de l’autrice, je me suis rendu compte qu’elle mêle dans son passé El-Passo et Garmisch. Fille de militaire, elle a vécu au gré des changements de garnison jusqu’à s’installer à El-Paso où se trouve visiblement une boulangerie allemande. Jusqu’où va la comparaison en revanche ? Je l’ignore et c’est très bien comme ça.

Et donc, revenons à cette lecture qui fut difficile et éprouvante à bien des égards.

Elle essaya de garder une voix neutre.
– Vous étiez nazie ?
– J’étais allemande
– Et donc, vous souteniez les nazis ?
– J’étais allemande, répéta Elsie. Etre nazi est un positionnement politique, pas une ethnie. Le fait que je sois allemande ne fait pas de moi une nazie.

Ce qui est un peu différent, dans le contexte de ce roman, est donc qu’on se place du côté des « bons allemands » fidèles au régime. Ce ne sont pas des résistants, ce sont objectivement des bonnes personnes mais qui sont manipulés par la doctrine du Parti. Mais au fur et à mesure que le temps s’écoule et que la débâcle des Nazis devient une certitude, les illusions volent en éclat pour la jeune fille : l’existence des camps de concentration et ce qui s’y passe, la répression envers le peuple allemand et la terreur mise en place par la Gestapo, les disparitions des gens commençant à douter du bien-fondé du III Reich, les Lebensborn et leur eugénisme fatal, l’amitié possible entre un juif et un allemand… et le doute.

Le doute devient presque central dans ce récit.

Entre Josef, cet officier SS, qui ne peut s’empêcher intérieurement de remettre en cause la légitimité des massacres et de la violence faite aux juifs, sans pour autant oser défier ses supérieurs, obligé de se bourrer de drogue pour oublier et Evidemment, Elsie, la parfaite petite allemande en dirndl, confrontée au regard de Tobias, cet enfant juif du même âge que le fils naturel de sa sœur, ainsi qu’à l’écriture hébraïque cachée au cœur de la bague de fiançailles que lui a offert Josef ou à la détresse de sa sœur Hazel, souhaitant à tous prix sauver son garçon, considéré comme trop faible par le régime… Elsie va douter de tout ce qu’elle a connu au point d’oser penser différemment de sa famille et de tout risquer pour un espoir et une rédemption. 

– Vous ne pouvez tout de même pas comparer le régime nazi avec les Américains en Irak, c’est totalement différent.
Elsie ne cilla pas.
– Vous savez tout ce qui s’y passe? Non. C’était pareil pour nous à l’époque.
Nous savions que certaines choses n’étaient pas bien, mais nous avions trop peur pour changer ce que nous savions, et encore plus peur de découvrir ce que nous ne savions pas.

C’est tout cela qui m’a touché dans ce roman, le non-manichéisme du récit, sa confrontation à des situations plus récentes telles que la guerre du Vietnam et les clandestins Mexicains. Finalement, on se trouve face à trois hommes, personnages secondaires, confrontés chacun à leur manière à la dureté de la guerre, à la gestion des ordres venus d’en haut et au choc traumatique qui peuvent en résulter. Josef, j’en ai déjà parlé, mais il y a aussi le père de Reba, vétéran du Vietnam poursuivit par les atrocités qu’on lui a demandé de commettre, et Riki, le garde-frontière confronté à la misère humaine et à la mort, écartelé entre son respect des lois et sa compassion pour les familles de clandestin. Le parallèle me parait évident et très intéressant.

Je crois que j’en ai déjà beaucoup dit… Mais voilà, ce livre m’a beaucoup touché et je n’ai pas pu m’empêcher d’approfondir certains sujets, et plus particulièrement le sujet tabou et méconnu des Lebesnsborn. Je vais donc en parler un peu plus ci-dessous… pour les « curieux ».

Mais pour conclure, les moments dans le présent permettaient finalement d’alléger un peu le récit et sa dureté, quelques pâtisseries allemandes n’étaient pas de trop pour rendre les choses moins amères. C’est donc une lecture que je conseille vivement mais tout en sachant vraiment à quoi vous allez vous confronter !

 

 

Les Lebensborn

La fille est joviale et intrépide, elle a pleuré pendant tout son baptême SS et quand ils ont brandi le poignard au dessus de sa tête, elle a essayé d’attraper la lame, tout le monde dit qu’elle a du sang viking dans les veines.

Je n’ai pas pu m’empêcher de comparer au récit de « La servante écarlate » de  Margaret Atwood qui a tant fait parler de lui ces dernières années. Vu que l’autrice a commencé la rédaction de son roman en Allemagne et qu’elle a pris soin de ne rien y faire figurer qui n’ait déjà eu lieu dans l’histoire de l’humanité, il est certain que ces lieux ont inspirés une partie de l’horreur de son récit.

 En résumé, il s’agit d’un programme nataliste et eugénique mis en place en 1936 par le régime Nazi qui visaient à faire rencontrer des femmes « aryennes » sélectionnées avec des officiers ou membres du parti considérés comme de races pures, qui pouvaient ou non être leur compagnon officiel. 

Au début du programme, une majeure partie des femmes allemandes étaient des vraisemblablement des convaincues du régime. Elles sont alors bien considérées et les meilleures poulinières obtiennent « La croix des mères allemandes ». L’objectif est de toute façon que chaque officier Nazi ait 4 enfants minimums.  Par la suite, on y trouvera aussi de nombreuses filles-mères pouvant ainsi accoucher sans déshonneur et dans de bonnes conditions… Les sources divergent, certains disent qu’elles pouvaient ensuite abandonner leur enfant ou le reprendre… 

Et une fois la guerre commencée, des Lebensborn ouvriront dans d’autres pays. Le programme nataliste n’étant pas suffisamment satisfaisant, on ouvrira l’accès à des femmes de « races inférieures ». Et là, je mets personnellement en doute le consentement de toutes. On y verra alors des femmes répondants aux caractéristiques de la race aryenne, des Belges, des Françaises, et les préférées, des Norvégiennes. 

Pendant la guerre, certaines femmes s’y rendent volontairement du fait de la possibilité de terminer une grossesse dans de bonnes conditions (il n’y avait aucune restriction alimentaire dans ces lieux) mais aussi pour avoir droit aux meilleurs médecins / infirmières disponibles à l’époque. Des enfants volés à leur famille ainsi que des orphelins « non corrompus » par la race inférieure de leurs parents vont également rejoindre les Lebensborn.  

 Le but étant évidemment de créer le futur peuple du Reich de mille ans. 

On pourrait presque croire qu’ils font ça par bonté. C’est oublier que…

Les nourrissons les plus faibles ou ceux n’étaient pas parfaits selon les critères de la race étaient éliminés et donné comme mort-né à leur mère. 

Il y a sans doute des grosses différences de statut selon la provenance et le statut social des femmes du Lebensborn. On dit que les mères avaient le choix de garder leur enfant, mais il y a autant de voix pour dire le contraire.  Des voix pour dire que les bébés étaient rapidement enlevés à leurs mères et envoyés dans un centre d’éducations dédié au Reich. Baptisés par le parti, élevés par des nurses sélectionnées et façonnés selon les lois édictées par Heinrich Himmler, fondateur du programme, selon les ordres d’A. Hitler. Des enfants ensuite adoptés par de bonnes familles Nazies. 

Le haras du IIIème Reich…  C’est comme ça qu’on parlait du Lebensborn de Wegimont à 20 minutes de chez moi: « La maternité des Ardennes ». Alors, je ne peux pas dire que je ne savais pas, juste que ça n’avait pas « tilter », juste des faits historiques qu’on passe un peu en revue. 

Il y a peu d’informations sur les « fontaines de vie », car les Nazis ont détruit bon nombre de registres à la fin de la guerre, la honte et les tabous ont fait le reste, les femmes ne voulaient pas que l’on sache leur passé, ou celui de leurs enfants. Les personnes ayant travaillés dans ces lieux n’étaient guère plus loquaces, sans parler des villages où ces Lebensborn avait pris place. Il y a sans doute de nombreuses situations possibles (les sous la contrainte, les sympathisante, les sans autre alternative…), et les informations sont très lacunaires et manipulées selon le point de vue. 

Dans tous les cas, Hazel m’a bouleversé. Forcément, étant maman, je n’ai pu que transférer et ressentir d’autant plus la violence de ce qui est imposé à ces femmes, qui se sont fait violées par de multiples étalons pour la cause, et qui servent de couveuses. Ces femmes qui n’avaient rien à dire concernant la chair de leur chair, qui ne pouvait même pas leur donner un nom. Qui pouvait voir leur enfant assassiné parce que jugé trop chétif ou imparfait. 

Et le devenir de ses enfants aussi. Plus de 20 000 enfants sont nés dans ce contexte. Car à la fin de la guerre, ces enfants sans père ; ni mère identifiée sont devenus un fardeau que personne ne voulait.Beaucoup de mère n’ont jamais retrouvés leurs enfants… Et beaucoup d’enfants n’ont pu que se retrouver confronté à un des secrets les plus difficiles à porter : Être un des derniers « reliquats » de la folie du Reich de Mille Ans.

Quelques sources

Les Lebensborn (wikipedia)

Les ruines du III Reich : Garmisch

La servante écarlate

Documentaire sur les Lebensborn

En bannière, photo de Lana Turner a qui Elsie est comparée dans le livre…

 

 

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