Le double lectorat

Double lectorat : les jeux de langage

Les jeux de langage évoluent en fonction du niveau de compétence du lecteur et ils se complexifient à mesure que celui-ci acquiert de nouvelles connaissances de part sa progression en âge et son éducation. Les niveaux de lecture sont multiples ainsi que les interprétations que l’on peut donner aux différents jeux de langage.
 

Bien évidemment, les jeux de langage sont inaccessibles à l’enfant avant l’acquisition de la lecture. L’enfant non-lecteur de moins de six ans, bien qu’ayant accès à l’image, a besoin de la participation d’un adulte (ou d’un enfant plus âgé)  afin de « lire par l’oreille » pour reprendre les termes de Mathieu Letourneux[1]. Le jeune lecteur en devenir a besoin de cette collaboration afin de découvrir et de parfaire son apprentissage. L’adulte doit être là afin d’interpréter, de donner du sens et d’expliquer les mots inconnus de l’enfant. Dans la littérature de jeunesse, il y a plusieurs types de jeux de langage, ceux-ci s’entremêlent étroitement : les néologismes, le non-sens et l’humour burlesque.

Le néologisme

 Il s’agit de la création de nouveaux mots afin d’enrichir le langage commun ou de jouer avec celui-ci. Il peut être totalement nouveau comme être composé de plusieurs morceaux de mots du langage quotidien (il s’apparente alors aux mots-valises qu’on retrouve dans le nonsense) : la Findubou, l’Otrebou, etc. dans Ma vallée[2] de Claude Ponti. Le pays de Motordus de Pef reprend se principe également. Le néologisme a pour but de provoquer la surprise et de déclencher la réflexion du lecteur sur le sens à donner à ce nouveau mot. Dans l’iconotexte, l’image peut donner des informations sur la signification, elle peut également complexifier ce sens.

Certains néologismes peuvent s’apparenter aux créations verbales des enfants lors de leur apprentissage de la langue. C’est le cas dans les œuvres de Claude Ponti qui utilisent des termes et des expressions typiquement enfantines : pour de vrai,  un pestacle, plus bien que tout, très beaucoup de monde, le plus meilleur, etc. Toute une série de superlatifs et de mots « mal prononcés » qui mettent en avant des particularités, une syntaxe ainsi qu’un fonctionnement propre à l’enfance.

Le non-sensLe type de langage utilisé peut trouver une résonnance dans le type de dessins choisi, c’est le cas dans l’album La magisorcière et le tamafumoir d’Hélène Kérillis[3]  et Vanessa Hié. Les auteurs ont choisi un style graphique se rapprochant de celui de Joan Miro, ils ont utilisé certains de ces codes graphiques qui ponctuent ses œuvres et plus particulièrement l’une d’entre elles, Le carnaval d’Arlequin de 1925. Dans cet album, un certain nombre de mots utilisés sont des néologismes : le chamatou et le chaminou, les croque-miettes, le zieutatout, le canacri, la déglinguerie… Les images sont aussi  déstructurées que les mots, ce qui donne l’impression que le langage utilisé est en adéquation totale avec ce qu’il désigne.

« Il était reveneure ; les slictueux toves

Sur l’alloinde gyraient et vriblaient ;

Tout flivoreux étaient les borogoves

Les vergons fourgus bourniflaient.[4] »

 

C’est l’humour absurde dont le plus brillant exemple dans la littérature de jeunesse est Alice au Pays des Merveilles et De l’autre coté du miroir de Lewis Caroll. Notamment avec son poème intitulé «Jabberwocky » (mot qui est devenu un synonyme de nonsense), Lewis Caroll y triture la langue et créé des portmanteau word : des mots télescopés qui permettent d’exprimer plusieurs choses à la fois, cette expression est traduite en français par le très utilisé « mot-valise ».

L’humour nonsense est subtil, à première vue il fait passer celui qui parle pour un potentiel idiot. C’est la manière de parler que l’on attribue par exemple aux bouffons et fous du roi, ce type de langage permet de raconter quelque chose et de passer un message acéré, tout en donnant l’impression que le personnage a des propos désordonnés.

 

Le comique burlesque de l’enfance

 Il s’agit d’un comique basé sur des glissements de sens contenant des calembours. Ceux-ci peuvent être porteurs de plusieurs significations, cela permet de créer plusieurs récits en un seul. L’exemple le plus connu est La Belle Lisse Poire du prince de Motordu de Pef[5], au premier regard, le récit semble effronté et peu pédagogique. Pourtant celui-ci permet à l’enfant de jouer avec le langage, ce faisant, il dédramatise les situations de difficultés qu’il peut rencontrer dans l’apprentissage de la lecture et même en acquérir une certaine maitrise.

Dans certains albums, les auteurs recourent à une déstructuration totale des mots et des phrases, ce qui donne l’impression que ce qui est écrit n’a aucun sens. Philippe Corentin par exemple utilise des mots à l’orthographe anarchique, des phrases découpées dont le sens n’apparaît clairement qu’en recourant à la lecture orale (« Hissonr i golo ! Keskon leurf é ? Fez onlé envie négrette[6] »). Ce qui joue bien évidemment sur la collaboration entre le parent raconteur de l’histoire et l’enfant. L’humour burlesque se rapproche fortement du carnavalesque, l’adulte va être séduit par le caractère subversif de celui-ci et par le défi à l’ordre établit du monde adulte.

 

Une ouverture vers le monde adulte

À coté de ces catégories qui semblent n’en former qu’une seule propre au domaine de l’enfance, on trouve le même genre de jeux de mots (mots-valises, nonsens, paronymie, calembour, néologisme, etc.) et de procédés (préfixation, suffixation, dérivation, composition par juxtaposition, amalgame, onomatopée, conversion, métaphore, troncation et emprunt) ayant pour destination l’adulte-lecteur. À la différence qu’ils font appel à des connaissances qui sont supposées n’être accessibles qu’à un lecteur cultivé. Ces jeux de mots sont plus ou moins difficiles à comprendre selon le degré d’apprentissage et de culture du lecteur.

Il y a de nombreux exemples dans l’album Princesses oubliées ou inconnues de Philippe Lechermeier et Rebecca Dautremer[7] : qu’il s’agisse de mots-valises tels qu’Archiboldéon (né de la fusion d’accordéon et du nom du peintre Arcimboldo et désignant un instrument en fruits et légumes) ou de paronymies : Ephémère de Chine, Ephémère rouge, Ephémère Baltique, la Princesse Fasola… Ces jeux d’esprits, de culture et de raisonnements peuvent aisément devenir obscurs pour certaines personnes tant l’amplitude culturelle des références est grande. Telle que le Luth gréco-romain, l’instrument à double prise

L’ironie ainsi que la parodie du monde adulte peuvent également être utilisées dans les albums, elles s’adressent essentiellement aux lecteurs confirmés, capables de les percevoir. Le fait qu’elles offrent plusieurs niveaux narratifs, permet également  d’éveiller la curiosité des jeunes lecteurs et les inviter à la réflexion. La parodie est, en outre, un des éléments clés du carnavalesque.

 

 


[1] LETOURNEUX, Mathieu, Littérature de jeunesse et culture médiatique dans La littérature de jeunesse en question(s), Rennes, PUR, 2009

[2] PONTI, Claude, Ma vallée, Paris, L’Ecole des loisirs, 1998

[3] KERILLIS, Hélène et HIE, Vanessa, La magisSorcière et le TamaFumoir (Miró), Paris, L’élan vert, 2007

[4] Traduction français du poème Jabberwocky réalisée par Henri Parisot en 1946.

[5] PEF, La Belle Lisse Poire du prince de Motordu, Paris, Gallimard Jeunesse, 1980

[6] CORENTIN, Philippe, Zigomar n’aime pas les légumes, Paris, L’Ecole des loisirs, 1993

[7]DAUTREMER, R. et LECHERMEIER, Ph., Princesses oubliées ou inconnues, Paris, Gautier Languereau, 2004

Illustration de couverture : La Colère de Banshee de Jean-François Chabas et David Sala

 

LENSEN, Cécile, Une étude du double lectorat et de l’intertextualité transartistique dans l’album de jeunesse contemporain, Mémoire d’histoire de l’art, Université de Liège, 2012, [en ligne], disponible sur http://www.oldwishes.net/tales/?page_id=1061

 

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