Posted by on Sep 21, 2016 in Lire - La Bibliothèque d’Iscar, Tout | 0 comments

Robin McKinley

Lecture d’automne 2016

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« Le parfum doucereux de l’huile des lampes imprégnait les airs. Seuls le gargouillis des ruisseaux et le son traînant de mes bottines rompirent le silence. Je me sentais minuscule et misérable parmi tant de grandeur. Avec Grandcoeur, j’avais plus de dignité, car il était majestueux en dépit de son harnais usé. L’immensité et la solennité de ce nouvel environnement lui convenaient. C’était un peu comme s’il revenait chez lui après un séjour chez des sauvages. Mais la pauvre fille ordinaire, trop petite, mal habillée et tremblante que j’étais n’était pas du tout à sa place… »

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Belle et moi, je ne vais pas dire que l’on est intime, mais disons que j’ai déjà rencontré quelques-unes de ses incarnations, tout d’abord, le conte originel de Marie Leprince de Beaumont bien sûr, quelques mises en illustration ensuite, et bien évidemment mes deux adaptations cinématographiques favorites, celle de Cocteau (dont j’ai déjà fait l’analyse ici) et celle de Walt Disney. Par contre, c’est la première fois que je lis une réécriture de ce conte.

Avant tout de chose : le conte original de Jeanne Marie Leprince de Beaumont. 

Un imaginaire visuel…

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Dans les livres illustrés, les images sont là – comme leur nom l’indique – pour illustrer le propos, et si chaque illustrateur a donné une vision personnelle du sujet, il ne s’agit pas d’adaptation ou de relecture du conte.

Gustave Doré n’a pas, à proprement parlé « illustré » le conte. Par contre il a réalisé les illustrations des Contes de Perrault. Ce qu’a fait Doré, et qui a une extraordinaire pérennité, c’est de participer à la création d’un univers visuel propre aux contes européens. Un monde qui se situe dans une période temporel propre au récit, dont les costumes alternes entre les époques du Bas Moyen-Age et du XVIIème siècle de l’Europe du Nord. Comme Cocteau, en 1946, s’est inspiré grandement des ambiances en clair-obscur de Doré, Doré a finalement façonné ma façon d’imaginer la Belle et la Bête.

Un autre illustrateur que j’apprécie, Edmund Dulac a réalisé les illustrations du conte, néanmoins, fidèle à son amour pour le style orientalisant, il a placé ce récit dans un univers proche des milles et une nuit. Son influence graphique sur ce conte est, de ce fait, inexistante.

Dans les albums récents, l’histoire est toujours présentée « d’après le conte », et souvent, considérablement résumée du fait du nombre restreint de page d’un album.

Mes favoris sont les versions d’Anne  Romby, de Ruth Sanderson et de PJ. Lynch, mais il y en a beaucoup d’autres.

En résumé, le monde de Belle est celui d’un 17ème dans l’Europe du Nord (France, Hollande, au choix). Les artistes de Walt Disney ont d’ailleurs continué dans cette tradition.

 Pour retrouver une partie des illustrations dont je parle, mon tableau Pinterest !

Et le roman dans tout ça ?

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Le film de Jean Cocteau est finalement relativement fidèle au conte originel, alors même que la version de Walt Disney est sans doute celle qui se permet le plus d’adaptation. Le plus amusant étant finalement le traitement de la Rose, qui a une place importante dans chacun de ces récits, mais pour des raisons bien différentes.

Belle, le roman, à mon goût, se situe entre les deux, comme si les deux univers s’étaient rencontrés pour ne plus garder que le meilleur de l’un et l’autre (le livre anglais date de 1978, le Disney de 1991), c’est donc un avis purement subjectif.

Dans le roman, l’intrigue principale est sauvegardée. Les personnages, néanmoins sont différents, certains ont disparus. Si les sœurs prennent consistances et, à la manière des contes dont les personnages ont comme nom leur qualité principale, elles se nomment à présent Grâce et Espérance. Bien que toujours délicates et peu intéressées par les choses de l’esprit, l’auteur les a délestées de leurs atours de pestes se frottant les yeux avec des oignons. Les frères, qui étaient encore plus insipides que les sœurs dans le conte original, ont purement et simplement disparu pour laisser la place à un gendre, marin et forgeron, enjoué et fidèle malgré l’adversité. Une petite famille attachante dont les membres vivent la déchéance chacun à leur manière. Allégé de ce manichéisme et de ces jugements valeurs propre à ce type conte précieux, le roman ne s’en sort que mieux.

Belle est une jeune fille volontaire, intelligente, cultivée, travailleuse et quelque peu impertinente. Belle ? Ce n’est qu’un surnom qu’elle s’est octroyée enfant, mais qu’elle a bien du mal à supporter maintenant, mais que par orgueil elle refuse d’abandonner. Car Belle est aussi une fille chétive, au teint olivâtre de rester trop souvent en compagnie de ses auteurs latins préférés. La « Belle enfant » s’appelle en réalité, Honneur. Un nom qui fait prendre une nouvelle tournure aux actions de l’héroïne et à son sacrifice qui occupe tant de place dans l’histoire.

Et puis soudain, une tempête vient tout balayer, la flotte disparaît, et la Fortune aussi. La famille abattue va devoir tout recommencer, ailleurs, dans un village dans les terres, dans une maison de quelques pièces, à l’orée d’une forêt étrange sur laquelle circulent bien des légendes et murmures, on raconte qu’en son cœur se trouve un palais enchanté, et qu’en celui-ci, réside un monstre qui dévore quiconque s’aventure dans ses terres…

L’auteur prend le temps de parler de Belle et de sa famille, pendant les deux premières parties il n’est pas question de cette bête. Tout juste a-t-on parlé de ces légendes qui circulent… et de l’interdiction d’aller dans les bois… Ces instantanés de vie sont agréables à lire, amusant, touchant, personnellement, je me suis attachée à ces gens.

Et puis un jour, le père doit retourner à la ville pour régler des affaires. A son retour, perdu et affamé, en pensant prendre un raccourci, il se retrouve dans une forêt enneigée. Une forêt qui va l’entrainer, le conduire irrésistiblement vers le château enchanté où il sera reçu comme un roi. Alors, alors seulement, pour offrir à sa fille cadette la cadeau promis, il cueillera la rose qui scellera leur destin à tous.

Honneur prend toute sa place et revendique le fait de partir vers son destin car elle ne pourrait souffrir de sacrifier son père.

 « Les battants s’écartèrent devant moi, et je me trouvai au seuil d’un vestibule immense éclairé par des centaines de bougies dans des chandeliers en cristal. Tandis que je demeurais figée sur place, stupéfaite, une brise caressante se mit à chuchoter autour de moi. J’entends presque les voix, mais dès que je voulais les écouter, elles s’estompaient. C’était un petit vent tout doux, qui ne semblait s’être levé que pour le plaisir de tirer sur mes manches et de taquiner l’ourlet de ma jupe, tout en poussant ce qui ressemblait à des gémissements de désespoir… »

A partir de ce moment-là, j’ai quitté les tableaux de Vermeer pour les dessins de Doré. Ma partie favorite. Dans ce château désespérément vide et silencieux, on vit le quotidien de Belle, ses pensées mais aussi son mauvais caractère et ses multiples rebuffades. Contrairement au conte, elle ne croise pas la Bête qu’à 19h chaque soir. Entre appréhension et terreur au début, et curiosité et tendresse par la suite, elle découvrira le château et ses secrets à ses côtés. Toujours partagée entre l’amitié qui se tisse entre eux, le dégoût qu’il lui inspire malgré tout… et cette question, chaque soir, qu’elle redoute de plus en plus à mesure qu’elle s’attache à lui, car jamais – selon elle – elle ne pourra lui répondre « oui ».

Finalement, j’ai beaucoup aimé ce roman, l’ambiance tissée par l’auteur au fil de temps, la lenteur du quotidien et la personnalité de Belle… Il est vrai que le roman donne l’impression de s’accélérer lorsqu’elle arrive chez la Bête, cela colle assez bien avec l’idée qu’elle commence à vivre réellement à ce moment-là et qu’au final, elle trouve en la bête le confident qui lui avait toujours manqué…  Mais évidemment, il lui faudra du temps pour s’en rendre compte… pour notre plus grand plaisir !

 

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