Princesses oubliées ou inconnues

Analyse détaillée de l’album « Princesses oubliées ou inconnues »

Cette analyse, longtemps en accès par mot de passe, est à présent libre d’accès – vu mes temps de réponse malheureusement un peu long, je préfère permettre son utilisation à tous, professeurs et étudiants qui me contactaient auparavant. 
Je vous remercie d’avance de respecter mon travail et de ne pas le republier à votre nom. Je serais par contre absolument ravie d’avoir votre avis ou vos retours. 

 
Nous allons à présent analyser plus précisément l’album des Princesses.  Tout d’abord nous allons nous pencher sur ses caractéristiques formelles générales, analyser sa composition : de la couverture jusqu’à la page de titre. Nous passerons ensuite de princesse en princesse pour chercher les notions spécifiques au double lectorat.

Le format et la mise en page

 ———-La mise en page au sein de l’ouvrage varie d’une page à l’autre, nous retrouvons majoritairement des cas d’association mais également quelques cas de dissociation et de conjonction. Le texte est placé dans une partie désémantisée assez aléatoire d’une page à l’autre.  L’album Princesses n’étant pas basé sur une histoire, il n’y a pas de continuité plastique.

 ———-Le choix d’un format carré révèle d’emblée les intentions des auteurs de donner une place de choix à l’aspect illustratif. L’espace de chaque double page est habité par une ambiance colorée et un nouvel univers sémantique propre à la personnalité de la princesse. Celle-ci est présentée sur la fausse page par un court texte poétique qui fourmille généralement de références intertextuelles et de jeux de langage. Sur la belle page se trouve le portrait de la damoiselle. À noter que dans quelques rares cas, cette mise en page est inversée. Des informations sont ajoutées sur le coté droit des textes ou en dessous, ils présentent généralement des anecdotes ou des informations sur l’univers des princesses.

 ———-En plus des illustrations en pleine page, des dessins aux traits se superposent : soit pour compléter l’illustration par quelques détails humoristiques, soit pour faire découvrir un objet usuel. Par exemple, la définition de « lit à baldaquin » est illustré par un  « baldaquin grand large »,  qui se superpose à l’illustration de la Princesse de la Molle, membre de la famille de la Belle au bois dormant et des rois fainéants.

 ———-Les pages 21, 41, 56-57 et 73 sont présentées comme des planches de dictionnaire, uniquement illustrées aux traits sur un fond uni rouge. Par exemple, la page 73 est une récapitulation des différents palais de princesse alors que la page 21 est un alphabet international en éventail.

 ———-Tout au long de l’album, les auteurs s’amusent à donner des références farfelues, à faire des appels de notes et des renvois à la page. Ils détournent des proverbes connus en page 88, tels que « Il faut se méfier de la princesse qui dort », « le sage sait éviter la Papagnasse en colère », ou encore « À prince donné, on ne regarde pas les dents. ». Ils ont également créé  un lexique des princesses « afin d’éviter tout malentendu ». Et puis comme l’ouvrage est le fait de « longues recherches », ils donnent des livres de références dans une bibliographie suivie de deux index, un thématique et un alphabétique.

  •    La première de couverture

 

  ———-Avec ses nombreux papillons roses, sa jeune fille en fleur aux joues empourprées, c’est une image remplie de douceur tout droit sortie de l’univers des princesses et de ses clichés un peu désuets, à la frontière entre les princesses de Walt Disney et celles des contes du Cabinet des fées. Cette couverture donne un coté officiel, un peu comme une invitation au bal. À première vue, l’ouvrage donne l’impression de quelque chose de sage, tout en douceur et en introspection. Il faudra le second titre, une note manuelle un peu de travers, pour remettre en cause cette harmonie. Cette note,  Oubliées ou inconnues  semble avoir été écrite en vitesse, à la craie, par une personne peu soigneuse. Les teintes chaudes dominent la surface de la couverture, d’un bordeaux foncé se dégradant jusqu’au rose fuchsia. Le fond est très texturé et l’on peut aisément sentir les coups de pinceaux de Rebecca Dautremer. L’impression est faite sur carton mat à l’exception de quelques détails mis en valeur à l’aide d’une laque brillante d’un rose plus vif : les papillons et le titre Princesses. Une jeune femme à la peau d’albâtre, toute vêtue de rose se tient au milieu de l’espace, son regard mélancolique dirigé vers le titre. Elle porte une étrange « coiffure-cage-aux-papillons » qui évoque la forme d’un cœur. Le papillon étant considéré depuis l’antiquité comme un symbole de l’âme, on pourrait y voir les pensées de la princesse Kouskâh qui sortent de leur cage charnelle, des parcelles de rêves qui s’envolent.

 ———-Le titre convenu, Princesses, qui est mis en valeur à la laque dans un caractère classique sans empattements, contraste fortement avec le sous titre griffonné ; un peu comme si le titre principal faisait référence à tout ce que nous « connaissons » des princesses, tout ce que nous attendons d’un livre sur ce sujet, sans surprise, alors que la note manuscrite est informelle, une trace fugace, un imprévu, la première marque d’un trajet plus mystérieux, fait de poèmes sur des cahiers à spirales, de paroles perdues et de griffonnages sur des toiles de musées imaginaires. Les auteurs nous invitent dès la couverture à rejoindre un univers inexploré loin des chemins battus et des images conventionnelles.

  • Quatrième de couverture

 ———-Le fond du quatrième de couverture se place dans la continuité du fond rouge de la première de couverture sur une dizaine de centimètres, avant de se dégrader à la manière d’une aquarelle avec quelques taches d’eau et de couleur. Les griffures et les traits de crayons aquarelles fusent à divers endroits. Il n’y a aucun jeu particulier au niveau du code barre. C’est sur un fond blanc que se trouve le résumé de l’éditeur présenté sous la forme d’une petite poésie :

« Dans Princesses,
Il y a Cendrillon et quelques autres célébrités
Mais on y trouve surtout des princesses oubliées,
Des princesses injustement ignorées.
Ce n’est pas tout.
Dans Princesses, il y a des histoires, des anecdotes, des secrets et des portraits.
Il y a des choses qui font rire, qui font peur, d’autres encore qui font rêver.
Et ce n’est pas tout.
 Dans Princesses,
Il n’y a pas que des princesses.
Il y a aussi des cailloux, des ombrelles et des baisers.
Des jardins, un prince, des papillons noirs.
Un planisphère, des mystères.
De l’amour. Comme toujours.
Mais il n’y a pas que ça…
 Princesses
Parle de princesses comme personne ne l’a jamais fait,
Les montre comme vous ne les avez jamais vues.
Mais ce n’est pas tout…».

 

  •  Page de garde et page de titre

  ———-La page titre  est dans la continuité de la page de garde, elle conserve le même fond rouge. Outre la présence des différents renseignements légaux sur la page de gauche, on retrouve les dédicaces des auteurs, dont celle, très étrange, en note manuscrite de Rebecca Dautremer[1] qui renvoie à une page du livre : « Voir Petit Prince, page 66. ». Nous constatons bien vite que l’album se prend au sérieux, sorte de parodie d’un livre encyclopédique adulte ou d’un livre d’art. Comme dans ces livres, nous retrouvons les références et l’origine de la couverture avec l’auteur et le lieu de conservation : « Portrait  de la princesse Kouskâk avant la bataille de Patathrace,  Anonyme, Musées des Princesses de Rennes. ».  C’est une des premières surprises de l’album, la princesse si poétique de la couverture est en réalité une redoutable amazone qui, de plus, est borgne depuis la bataille en question.La  page de garde est d’un rouge plus vif que la couverture. Parsemée de griffures et de taches de couleurs plus foncées, le tout  dans un jeu de  tons sur tons, où l’on peut voir les traits de pinceaux  et quelques surépaisseurs.  Dans le bas de la page, des cosses de petits pois d’un vert vif  se détachent fortement du fond rouge. Ces petits pois introduisent une courte  cinématique qui se développera également sur la page de titre, la conclusion explicative n’a lieu qu’en page 79.

 ———-Sur la belle page, la cinématique de la page de garde se poursuit. Une jeune princesse sort d’on ne sait où (du moins… on ne le sait pas encore) et regarde sa semelle de bottillon où se trouvent des petits pois écrasés. L’énigme reste entière jusqu’à la page 79, intitulée Cuisine Royale ou comment accommoder une princesse, vingt recettes simples et savoureuses.  Cette pauvre princesse serait donc la Princesse au(x) petit(s) pois, un savoureux détournement du titre du conte d’Andersen. La page de titre peut, par ailleurs, avoir la vocation de rassurer l’enfant qui pourrait trouver déstabilisant le fait de manger une princesse. Le titre Princesses est le même que celui de la couverture, il est toujours accompagné de la note manuscrite. Toutefois la laque brillante a été remplacée par un imprimé rose et vert qui n’est autre que celui de la robe de la princesse aux petits pois.

 

Les chaussures usées par la danse ou Les douze princesses

 

 ———-De manière un peu schématique, nous pourrions dire que chaque princesse est l’image d’une discipline, d’un caractère ou encore d’une tradition folklorique que l’on attribue aux princesses ou plus historiquement à la noblesse. Les princesses définies également par une citation ou un proverbe qui sert à les retrouver dans la table des matières.

  • Princesse de la Molle (p. 10-11

« Dormir, c’est se raconter des histoires qu’on ne connait pas encore ».

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Cette princesse, issue de la famille des rois fainéants, cousine de la Belle au bois dormant,  qui « sous prétexte d’une vague piqure, s’endormit pendant 100 ans », est l’image même de la mollesse de caractère que l’on accorde à certains souverains, tels que les rois Mérovingiens. L’auteur décrit sa famille de la manière suivante : « L’inaction est la règle, la paresse tient lieu de devise (…), leur politique, l’inertie, leur philosophie, l’ennui ». Nous ne pouvons d’ailleurs nier que l’oisiveté et l’ennui font partie de l’image de la vie de la noblesse de l’ancien régime. La jeune femme est représentée affalée dans les draps roses qui forment des vagues moelleuses dans lesquels elle s’enfonce. Son corps est démesurément long, un peu à la manière d’Ingres qui ajoutait des vertèbres au corps de ses femmes pour les rendre plus élancées et plus sensuelles. La princesse est tout en courbes, semblant s’adapter aux formes mouvantes de la couette, il en ressort une impression de douceur, de souplesse et d’abandon. Le lit royal par excellence étant le baldaquin, celui-ci est décrit dans un article illustré : « Incontournable, un classique. En soie, en dentelles, en tulle, ou en aile de libellule. Le tissu qui recouvre le haut du lit est appelé ciel et il semblerait que quelques étoiles y passent parfois la nuit (…) ». Sa fleur (p.74) est « le pissenlit baldaquin ».Dormir, c’est se raconter des histoires qu’on ne connaît pas encore.

 

  • Princesse Fasola  et Princesse Dorémi (p. 12-13)

« Chanter c’est colorier les mots »

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La princesse suivante est l’incarnation de la musique, outre son nom qui fait référence aux notes de musique,  elle est le personnage le plus important de l’orchestre : « premier violon de l’orchestre de la cour royale » dirigé par son mari le Maestro. Sa vie est entièrement réglée en langage musical : «elle  joue en solo, pizzicato. Agitato quand elle se fâche. Et pour son mari : parfois affetuoso, souvent amoroso ». On retrouve sur la même page le portrait de sa sœur Doremi, qui « vocalise des airs de Wagner quand elle se fâche, des lieder quand elle a de la peine et du Vivaldi pour chasser les soucis ».

 ———-Une série d’instruments est également présenté. Parmi les noms de ceux-ci, quelques néologismes enfantins tels que « Contrebosse, instrument lourd et encombrant contre lequel on se cogne souvent », le « violoncils  qui se joue en  clignant des yeux ». Ou encore le « Gazouillon, instrument de la princesse Poupoupidou », qui fait référence aux gazouillis propres à un bébé de l’âge de la petite princesse. Pour les plus cultivés, il y a l’« archiboldéon, en fruits et légumes » qui fait bien évidemment référence au peintre Arcimboldo ou encore « le Luth gréco-romain, instrument à double prise » qui peut faire référence à la lutte gréco-romaine et à une de ses prises. Le jeu de références ne s’arrête pas là, car l’illustration de Fasola semble être un clin d’œil au Violon d’Ingres de Man Ray.

  •  Princesse d’Esperluette (p. 16-17)

« Mots doux, mots fous, petits mots, GROS MOTS, mots chauds, mots rigolos, mots mous, mots bout d’choux »

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La princesse d’Esperluette est celle qui vit dans les livres, dans une bibliothèque, elle « rêve de journées découpées en chapitres auxquelles elle pourrait à chaque fois donner un titre » et « lit tout ce qu’elle trouve, des récits, de la poésie, de la philosophie et des romans pleins de sornettes ». L’esperluette est le nom que l’on donne au logogramme &. Elle a dans sa famille, son antithèse, Anna La Fabète qui « à in grant problaime : elle fé des fôtes à chaqueuh maux quend elle aicrie », elle est donc … analphabète. Ce jeu sur les fautes d’orthographe concerne plus le lecteur adulte que l’enfant qui est encore en apprentissage à ce niveau. Comme sur chaque double page, on trouve une citation, sur cette page, c’est sans doute un extrait d’une chanson d’Yves Simon « Mots doux, Mots fous ».Mots doux, mots fous, petits mots, gros mots, mots chauds,….

 ———-Le corps de la princesse a des proportions improbables, la robe sort littéralement du champ ainsi que son énorme chaise arrondie, et cette étrangeté est renforcée par la plongée qui nous permet de nous pencher sur sa lecture et sur la multitude de caractères d’imprimerie qui s’en sont évadés et qui envahissent complètement la surface de la page. Un des textes de la page gauche est d’ailleurs également en train de se décomposer et de rejoindre la foultitude de lettres de l’autre page.

 

  • Princesse de Fatrasie (p. 18-19)

« Les mots voyagent et quand ils sont de retour, on ne les comprend plus »

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La fatrasie est un genre lyrique burlesque, mis à la mode vers la fin du XIIIème siècle, où «on s’ingéniait à accumuler des mots incohérents et des non-sens »[2]. Ainsi, cette princesse, comme son nom l’indique est un personnage qui est « difficile à suivre, parle de tout et de n’importe quoi, beaucoup de blabla (…), elle vous coupe, passe du coq à l’âne, change de discussions sans aucune raison ».

 ———-Le personnage de Fatrasie est représenté debout sur un tabouret, criant dans un porte-voix des mots en pagaille à une armée de soldats qui ressemblent à s’y méprendre à ceux que de la Reine de Cœur d’Alice au pays des merveilles, arborant sur leurs boucliers l’un ou l’autre attribut du jeu de cartes – une majorité de cœur et… un trèfle. Les soldats sont armés de lances qui ont pour une moitié, des objets étranges en guise de pointe : tire bouchon, plume de stylo, feuille, ciseaux, fourchette, brosse à dent, etc.

 

  • Princesse de la nuit (p. 28-29)

« La nuit est  comme un trou au fond duquel on peut se cacher »

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Ce personnage est clairement inspiré de la Flûte enchantée de Mozart : « Seconde fille de la reine de la Nuit, sœur de la belle et douce Pamina ». Elle est comparée à cette dernière tout le long du portrait, elle est son paradoxe : « Sa sœur est lumineuse, d’humeur agréable, tandis qu’elle est sombre et méprisable. Sa sœur dit blanc, elle dit noir ». Elle est représentée comme un Pierrot Lunaire, recouverte de ténèbres et de toiles d’araignées. Ses fleurs ne sont rien de moins que « Les fleurs du mal » du nom du recueil de poèmes de Charles Baudelaire.

 ———-Sur la même page est présentée la Princesse aux cent visages ou Sans visage. Celle-ci est surnommée la Balafrée et serait proche de la piraterie, amie de Rackham. Clin d’œil à la BD de Hergé, Le Trésor de Rackham le Rouge ou référence au pirate du XVIIIème siècle, Jack Rackham. Il y a également la Princesse invisible et son « image » dont l’endroit est signalé par une flèche.

 

  • Princesse de Vidsac (p. 30-31)

« Le voleur, c’est un magicien qu’on n’applaudit pas »

 ———-Cette princesse semble être un alter-ego d’Arsène Lupin. Elle « se glisse partout, ouvre les coffres avec classe, sans laisser de traces. (…) Pendant les bals, elle débarrasse les autres princesses de leurs bagues et de leurs colliers, rien qu’en passant à leur côté. Ne s’est jamais fait attraper. Toujours masquée ». Il y a également la très courte présentation de Zig-Zag « impossible à cerner ».  Le plus intéressant dans cette double page est la composition dynamique réalisée par Rebecca Dautremer et l’utilisation du hors champ.  On ne voit pas les visages des deux princesses, seules les robes et leurs traînes, ainsi qu’une des mains de Vidsac tenant plusieurs sacs. Des objets volés s’envolent derrière elles, ils sont dessinés aux traits, à l’encre rouge et envahissent les deux pages.Le voleur, c’est un magicien qu’on n’applaudit pas

 

  • Princesse de Petipythie (p. 32-33)

« Le hasard, c’est une histoire dont on ne connaît pas la fin »

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La Petipythie est une petite sœur de la Pythie de Delphes, elle « voit très loin, parfois même jusqu’au lendemain. (…) Elle tire les cartes, lit dans les marcs de café et dans les lignes de la main. Le seul problème, c’est qu’elle est un peu brouillonne, qu’elle s’emmêle les pinceaux, qu’elle s’emberlificote ». L’auteur appelle d’ailleurs le lecteur à se rebeller sur la tendance des jeux de cartes à n’avoir que roi, reine, valet voire cavalier : « Il faut que cela cesse. Refusez de jouer aux jeux de cartes sans princesse ! (…) Exigez une princesse de cœur. Ou faites un malheur ».

 

  •  Princesse Amnésie (p. 36-37)

« Quand j’oublie, c’est une idée qui joue à cache-cache au fond de moi »

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Amnésie est une princesse qui oublie tout : « Elle n’a pas de mémoire mais à la place un grand trou noir ». Selon l’auteur elle est de la famille de Cendrillon qui a la fâcheuse tendance d’oublier l’heure et de rater ses départs de carrosse. L’intérêt de la double page vient des différents jeux de police de caractères, par exemple, la présentation de la Princesse Incomplète possède des trous, les caractères d’imprimerie sont rongés, il manque des parcelles : « La princesse incomplète comme son nom l’indique est en morceaux, sens dessus, sens dessous, en plein de petits bouts ». Le « sens dessous » est mis à l’envers, comme dans un miroir. La représentation du personnage d’Amnésie est poétique, dans la lignée d’un Folon ou d’un Magritte. La tête de la princesse est en effet tel un découpage en papier, remplie de trous, le vent s’y engouffre emportant les parcelles de mémoire sous forme de feuilles qui traversent l’esprit d’Amnésie sans s’y attarder.Quand j’oublie, c’est une idée qui joue à cache-cache au fond de moi

 ———-Une expression dite imagée de la phrase : « Il a du vent dans la cervelle ».  À noter le petit post-it accroché au mur : « Attention. Ne pas oublier de penser à se rappeler de se souvenir ».

 

  • Princesse des Sables (p. 48-49)

« Un jour j’ai ramassé dans mon jardin le voile rouge d’une princesse lointaine »

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La princesse des sables émerge du sable rouge du Sahara. Il y a du vent, son voile berbère suit le mouvement du sable. Devant elle, une grille à arabesques sur laquelle se trouve l’étrange publicité pour des biscuits « Les Sablés de Saba, depuis 1874, galettes au beurre ». La présentation de la demoiselle du désert est la fille de la reine de Saba, personnage biblique et image de l’Orient. Elle « vit dans un château de sable qui se déplace au gré des vents ». Elle vit au rythme des vents « Au nord, quand souffle le sirocco, un vent sec et chaud. Vers le sud, quand c’est le tour du simoun. Vers l’occident, quand souffle l’harmattan ». Elle cultive bien évidemment la rose des sables. Le personnage vogue dans les contes des Mille et une nuit, la présentation du voile est faite avec beaucoup d’humour, sur les dernières modes : « le voile se portera court, avec une tendance up and down pour la mousseline et l’organdi ».

 ———-Pour finir il y a la petite publicité au trait rouge que les parents se garderont bien de lire : « Découpe toi-même TON VOILE dans les rideaux de mamie ! Une paire de ciseaux suffit ! ». Petite caricature des bêtises d’enfants qui n’hésitent pas à couper tout ce qui passe, robe de maman ou cheveux pour peu que cela serve l’imagination fertile.

 

  • Princesse Kouskâh (p. 54-55)

« Là où passe la Princesse Kouskâh, l’herbe ne repousse pas »

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Kouskâh est la princesse de la couverture, celle qui fait rêver avec son visage en cœur. Elle est semble-t-il la douceur incarnée. Pourtant cette princesse est peut-être la plus subversive. Sans doute dans la lignée d’Attila, seigneur des Huns, qui n’est certes pas évoqué mais auquel la citation « L’herbe ne repousse pas »  appartient. Elle a « un visage d’ange mais c’est un diable », « elle défie quiconque au bras de fer » comme Fifi Brindacier en son temps, « Ex Amazone. A bien connu l’épouvantable Raspoutine ». Mais ce n’est pas tout, elle « déteste les princes, se nourrit de viandes crues (viande tartare !), (…) s’entraîne au maniement du knout  (« fouet à lanières de cuir avec des trucs accrochés au bout qui font mal. Très mal. »), dort sur son cheval, effraie tout le monde ». Elle possède un étrange objet, un « Auto-Knout de voyage », testé et approuvé par la princesse, fonctionnant sur pile. Knout automatique ou pour s’auto flageller ? Les mœurs des amazones sont étranges, nous n’approfondirons pas le sujet. L’illustration de la Princesse est la même que celle de la couverture, au détail près qu’elle porte à présent un bandeau sur l’œil gauche, une princesse borgne, en voilà une nouveauté.

 

  • Princesse Éphémère de Chine (p. 58-59)

« Princesse d’un jour, princesse toujours »


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L’Éphémère  de Chine, princesse libellule « fait partie d’une dynastie où l’on n’est princesse qu’une seule journée ». Elle est la descendante de « Koléoptère le grand et Diaphane de Poitier(s) », et surtout la sœur de « Éphémère de Corail, Éphémère Rouge, Éphémère Baltique,… ». Le jeu de mot bien que simple et affiché de manière ostentatoire au sein d’un arbre généalogique. Il n’est pas toujours trouvé du premier coup par les lecteurs.Princesse d’un jour, princesse toujours

La princesse est représentée avec les attributs d’une Geisha avec le visage blanc, le chignon noir et le kimono coloré, ses grandes ailes de libellule déployées. Elle est épinglée sur un papier noir, à la manière des papillons dans les cadres des collectionneurs. Quelques tâches de sang ornent le papier…

 

  • Papagnasse du Péloponnèse (p. 80-81)

« Être affamé à en manger la terre entière »


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La dernière princesse que nous avons décidé de présenter ici est celle dont la présentation contient le plus de références intertextuelles, la plupart sortant tout droit du domaine de l’antiquité voire de la littérature médiévale puisqu’elle « se maria avec l’immense Pantagruel, fils du gigantesque Gargantua », qui est un personnage rabelaisien. Elle a reçu un prix du « Grand Tralala » pour un menu tout droit sorti de l’Antiquité gréco-romaine. Jugez plutôt :Être affamé à en manger la terre entière

 «  Menu du Banquet

Déjeuner :
Macédoine de petits légumes au vinaigre balkanique
Andouillette de cheval de Troie farcie, sauce Samothrace
Raclette de Delphes et ses patates de Patras
Ronde de fromage de brebis égarée, accompagnée de pain de Cyclope
Pièce montée d’Aristophane ou Poire Belle-Hélène
Goûter ou Quatre heures de Marathon
Baba Quorum et Cacao de Thrace
Yaourt bio ionique
Souper :
Brouet Spartiate
Raie d’Eubé
Steak bleu de Mytilène accompagné de spaghetti d’Ariane
Les douze desserts d’Hercule »

 ———-Il n’y a pas besoin d’en dire plus, chaque plat est à lui seul une référence. Une invention qui fait sourire l’adulte averti. Qui rend peut-être perplexe ceux qui ne comprendraient pas. Ce menu est de toute manière écrit en manuscrit sur le fond de l’illustration, il ne fait pas partie de la présentation. En parlant de la représentation, Rebecca Dautremer joue à nouveau sur le hors champ et le décadrage. Afin de renforcer le coté gigantesque de la Papagnasse, elle la décentre, masque son visage dans le hors-champ. La surface de la page est entièrement envahie par l’énorme ventre rond de la princesse où la table est littéralement encastrée. On ne voit que les bras et les mains potelées qui découpent avec entrain un énième plat d’une table qui explose et dont les bols et carafes tombent. Le personnage est en outre éclairé par quelques chandeliers en contre bas, ce qui renforce encore le contre-plongée, le haut de son corps se perd dans l’obscurité.

 ———-Le personnage n’est pas sans rappeler l’art primitif flamand, les tons, les natures mortes sur le sol et sur la table, ainsi que le costume de la Papagnasse rappellent le tableau Le repas de noces de Pieter Bruegel l’Ancien. L’éclairage à la bougie se rapproche, quand à lui, des œuvres baroques de Georges de La Tour.

 

Pour finir voici deux pages en dehors des portraits de princesses :


  • L’éventail (p. 20)

 ———-Cette page contient un des exemples de métonymie visuelle au sein de cet album.  En effet, à la définition poétique : « L’éventail est un objet fort utile. Il permet de parler sans prononcer un seul mot (cf. l’alphabet international en éventail). Mais surtout, il sert à se dissimuler pour raconter ses secrets. D’où l’expression : éventer un secret », Rebecca Dautremer substitue à l’habituel éventail de princesse, un ventilateur. La logique permet d’associer les deux objets qui ont pour but premier d’agiter l’air et de se rafraîchir.

 ———-Sur cette page-intermède, l’illustratrice s’est permis plus de liberté que sur celles des princesses. Le fond est très travaillé, les coups de pinceaux sont perceptibles, les couleurs sont à peine dégradées, les griffures couvrent une grosse partie de la surface. Elle a également déchiré la feuille en plusieurs morceaux, avant de la recomposer en laissant les papiers collants apparents. À noter, que comme dans plusieurs autres illustrations (Fasola, Von Badabom notamment) elle peint une prise électrique, si sa présence est ici logique au vue du ventilateur, dans les autres cas, elle le fait sans qu’on sache vraiment pourquoi.

 ———-Ces « pages-intermèdes » avec peu ou pas de textes sont au nombre de trois. Elles sont à chaque fois très expressives au niveau de la technique graphique. La seconde est une pousse d’une plante inconnue qui prend naissance dans un tas de cailloux. Peut-être une plante de princesse en devenir ? La troisième et dernière illustration est plus parodique, elle représente une niche dans lequel une chienne dort, son nom accroché au dessus d’elle : Princesse. La feuille a été maltraitée ici aussi et pliée en plusieurs morceaux.

 

  • Les animaux de compagnie (p. 62-63) :

Les animaux sont des gens différents

 ———-Les princesses ont un certain nombre d’animaux de compagnie, ceux-ci sont à nouveau l’endroit de tous les jeux de référence. Tout d’abord le papillon noir « annonce le désespoir, (…). Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir », le papillon noir est synonyme de cafard et de tristesse ; la seconde partie est une citation de la chanson du même nom  chantée par Johnny Hallyday.  

 ———-Le loup gris ensuite est une possible référence au Livre de la Jungle de Kipling : «une légende raconte qu’une princesse a été recueillie par une meute de loups gris. On dit qu’ils l’ont nourrie et qu’elle a grandi, entourée de leur affection. On dit qu’on l’entend parfois la nuit quand il y a du vent. (…) et qu’un vieux loup gris est toujours à ses cotés »,  le loup serait donc Akela, le loup si attentif au devenir du petit d’homme.

 ———-Les inséparables des Princesses siamoise Ding et Dong qui se nomment King et Kong. Clin d’œil évident au film du même nom.

 ———-La licorne qui « a la particularité de ne se montrer qu’aux princesses. Pour rencontrer une licorne, plusieurs précautions : il faut revêtir sa plus belle robe puis se rendre dans une forêt. Il faut s’asseoir sur un rondin au creux d’un chemin. La licorne surgit alors des profondeurs des bois. Elle s’approche, pose sa tête sur les genoux de la princesse et s’endort. (…). Il arrive aussi qu’elle vienne raconter ses soucis ou ses petites maladies ». Un princesse aurait d’ailleurs écrit un livre sur ce que « raconte les licornes aux princesses ». Référence évidente au mythe médiéval de la licorne, symbole de pureté, le seul moyen de capturer une licorne était de l’attirer dans le giron d’une vierge, l’iconographie de la dame à la licorne est très représentée dans les tapisseries et enluminures. La licorne est ici représentée de manière assez parodique : sous forme d’un cheval auquel un entonnoir est accroché au front.

 Conclusion

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Le personnage de la princesse est présent dans les contes depuis des siècles, dans des récits qui s’adressent plus particulièrement à la petite fille ou à la jeune femme afin de lui enseigner la vie et de lui apprendre les qualités essentielles à sa condition. La princesse se doit d’être vertueuse, on la respecte et on l’admire. Elle incarne la perfection. Elle est la plus belle créature du royaume et ses attributs féminins sont mis en valeur par de somptueuses parures. Mais la princesse des contes n’est pas qu’une potiche, ses qualités intellectuelles et morales sont elles aussi bien au-delà de celles des autres dames du royaume. C’est ce subtil mélange de beauté extérieure et intérieure qui lui permet de devenir si vite une bonne reine, quelle que soit sa condition sociale de départ.

 ———-Les nombreuses personnalités inventées par Philippe Lechermeier et Rebecca Dautremer s’ajoutent à ces générations de princesses de contes, ils ont réinventé le mythe, ils ont créé la  princesse du XXIème siècle en toute humilité en la plaçant dans sa continuité culturelle. Elles sont actuelles, leurs personnalités typées sont celles des femmes d’aujourd’hui. Ce ne sont plus des princesses qui attendent le prince charmant, dans une tour ou dans une maisonnette, elles ont pris leur indépendance. Elles affichent leurs goûts, leur personnalité et nouveauté, leurs défauts. La princesse des contes ainsi que leurs descendantes de Walt Disney étaient des modèles de vertu, celles qui se trouvent dans cet album sont mutines, cruelles, violentes, jalouses, paresseuses, elles ne sont plus des poupées parfaites et c’est pour cela que les adultes les aiment.

 ———-Ainsi, la princesse des contes de fées fascine toujours autant les enfants, et comme le prouve cette étude, les adultes également. Le but de celle-ci était de montrer qu’en fonction de divers critères, l’album Princesses de Philippe Lechermeier et Rebecca Dautremer peut être qualifié d’une œuvre de double lectorat. En nous fondant sur les deux catégories principales qui définissent le double lectorat selon Bettina Kümmerling-Meibauer – « Many children’s books are directed at an implied audience that comprises children and adults» et  « An author’s adult works and his children’s novels are complementary to each other, thus building a cluster of intertextual references» – nous avons non seulement pu mettre en lumière que tel était bien le cas, mais aussi vérifier le bien fondé de ces catégories en les appliquant à un ouvrage. Nous avons donc mené notre recherche en suivant les axes principaux de nos deux catégories en question.

 ———-Les jeux de langage ont constitué un de nos centres d’intérêt,  le langage utilisé par Philippe Lechermeier, de par sa richesse créative, les différents niveaux de compréhension qu’il offre et son éventuelle interaction avec les illustrations, est propre au double lectorat. Cette œuvre est également très florissante d’un point de vue intertextuel.

 

[1] La dédicace de Rebecca Dautremer : « …Mona ?! Nils !… Mais enf…Nils ! J…June ! J’ai dit n… Nils ! Ca suff… Bon ! Nils !… Ca suffit maint… bon Niiils ! Bon ! … PAS DE DE-Di-CACE ! Voilà !…. R.D. »

[2] Augé Gillon, Hollier-Larousse, Moreau et Cie, Grand Larousse encyclopédique, Paris, Librairie Larousse, 1961

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