Posted by on Mai 4, 2010 in Regarder - La Caverne aux Miroirs | 5 comments

Qui est Mélanie Delon ?

Une jeune artiste française, talentueuse, qui sévit dans le domaine de l’art graphique multimédia. Ses thématiques sont assez larges même si elle vogue entre les rives de la fantasy, du merveilleux et de l’étrange. On retrouve dans ces personnages cette même mélancolie étrange que j’évoquais dans l’autre article, il y a souvent une faille chez ses demoiselles, une fêlure que doit trouver le spectateur attentif. Rien n’est jamais totalement rose dans l’univers de Mélanie. Les femmes sont vengeresses, énigmatiques, aux allures hiératiques. Il y a aussi, tel que le laissait présager le pseudonyme Eskarina Circus, une attirance pour le milieu du cirque, pour les diseuses d’aventures, les tireuses de cartes, les bohémiennes aux grands châles et aux chignons vaporeux. A la fois clown triste et énigmatiques, mystérieux, cet univers du cirque et des freaks a décidément inspiré les artistes depuis bien longtemps !

heartlessSi il y bien quelque chose qui marque chez elle, c’est aussi son goût pour les détails. Les choses anodines qu’on ne voit pas forcément du premier coup d’oeil, qui se cache et se découvre avec bonheur. Car c’est un peu une chasse aux trésors et avec ça, des devinettes, pourquoi a-t-elle mis cela ici ? Qu’est ce que cela veut dire ? Elle aime laisser planer le mystère et surtout apprécie énormément qu’on lui donne une nouvelle vision de ses oeuvres, qu’on écrive et qu’on leur donne une autre vie.

Si vous souhaitez en savoir plus sur l’oeuvre de Mélanie Delon : http://www.melaniedelon.com/

Trapped, la demoiselle prise au piège.

Une Lady of Shalott Steampunk

Trapped de Mélanie DelonC’est ainsi que je suis tombée sous le charme de cette illustration et que j’ai voulu qu’elle orne mes pensées ici-même… Dans Trapped, il y a d’abord le personnage féminin que l’on peut assimiler à The Lady of Shalott du poète anglais Alfred Tennyson ou à cette autre femme, Elaine d’Astolat avec laquelle on la confond, toutes deux figures féminines tragiques et énigmatiques du roman arthurien.

« There she weaves by night and day
A magic web with colours gay.
She has heard a whisper say,
A curse is on her if she stay
To look down to Camelot.
She knows not what the curse may be,
And so she weaveth steadily,
And little other care hath she,
The Lady of Shalott.

And moving through a mirror clear
That hangs before her all the year,
Shadows of the world appear.
There she sees the highway near
Winding down to Camelot;
There the river eddy whirls,
And there the surly village churls,
And the red cloaks of market girls
Pass onward from Shalott ».

Extrait du poème The Lady of Shalott.

comparaison_grimshawDemoiselle solitaire qui ne peut regarder le monde qu’à travers un miroir positionné en face de sa fenêtre,  elle réalise peu à peu une tapisserie avec toutes les vues du monde extérieure. Et dépérit. Elle est prise de mélancolie lorsqu’elle voit les couples enlacés. Lorsqu’un jour, elle voit passer le reflet de Lancelot devant le miroir, elle ne peut s’empêcher de le regarder directement et déclenche ainsi sa malédiction et son trépas. Elle embarque peu après dans un bateau, entourée de la tapisserie qu’elle a tissé lors de sa captivité et s’en va vers Camelot où l’attend sa mort certaine. Elle est retrouvée par les dames de la cours, gelée dans son embarcation. Si elle est comparé à Elaine d’Astolat c’est sans doute parce qu’elle aussi meurt à cause de Lancelot, de langueur, puisque celui-ci qui s’est marié avec elle ne peut qu’aimer Genièvre. Elle aussi sera placé morte (ou mourante) dans une barque qui l’emmènera à Camelot.

Je vous conseille de lire à ce sujet la très belle exposition virtuelle réalisée par FeesDivers.fr : « La Reine de Mai, l’Enchanteresse, et la Belle Morte« .

Couple enlacéBien évidemment, on retrouve l’héroïne assise à coté de son miroir, l’aiguille à la main. Représentant des vues d’un XIXème finissant, assez catastrophique avec ses usines, ses bateaux à roue à aube, ses zeppelins qui s’abîment dans le néant. Tout au bout de la tapisserie, peu à peu détricoter par d’étranges petites poupées-araignées mécaniques, on discerne un couple qui s’enlace. On la retrouve dans l’image de son futur destin legendaire, ornant le dessus d’un piano mécanique Art Nouveau, hommage à l’oeuvre de John Atkinson Grimshaw.

guenievre_poupeeEn fait, comme le signale l’artiste, tous les éléments de cette fresque « touffue » font référence à l’enfermement physique et moral de la jeune femme. A noter par exemple, la pochette de 33 tours nommé Libération et produite par Aeterna Reccord. La jolie poupée blonde assise à ses cotés représente aussi ce coté « pantin du destin » qui ne peut bouger sans ses fils. Cela me fait penser à ce court metrage de Rodrigo Blaas, Alma où l’âme des enfants se retrouvent prisent dans leur effigie en porcelaine. Cette jeune fille blonde m’évoque curieusement la responsable de la mort des deux héroïnes, Genièvre, elle aussi objets du destin mal aimée et quelque part emprisonnée dans un carcan difficile à supporter qu’elle ne quittera qu’a sa mort, ne pouvant même pas finir ses jours aux cotés de l’homme qu’elle aime.

Le steampunk

aquariumLe courant steampunk est avant tout un courant littéraire – sous genre de la science fiction uchronique – désignant une littérature née fin XXème dont l’action prend pied dans le XIXème industrielle et à l’époque Victorienne. Comme chaque courant – récent qui plus est -, il y a une recherche de précurseurs, de grands prédécesseurs qui vont donner sens et crédibilité au jeune courant. Jules Verne est bien évidemment considéré comme le premier écrivain steampunk. Et c’est d’ailleurs en tant que tel que Mélanie Delon lui rend hommage par différents clins d’oeil dans cette illustration. On retrouve notamment un petit Nautilus bien à l’abri de son aquarium de style Art Nouveau. L’intérieur de la demoiselle est très sophistiqué, on peut même dire qu’il est à la pointe de la technologie. Une technologie qui dépasse même la réalité vu la vie qui semble habiter les étranges poupées mécanique. Il y a des photographies de la conquête de lune, de nombreux instruments de mesure étranges… On retrouve un petit scaphandre caché dans l’arbre ou encore un petit poulpe – les poulpes sont chers au coeur de Mélanie *smile*. Il y a une publicité qui trainent sur le sol parlant de la machine à remonter le temps. On se retrouve bien dans une fin de siècle euphorique de technologies bizarroïdes et imaginaires.

mecaniqueL’arbre qui trône derrière l’héroïne ainsi que le style Art Nouveau viennent casser le coté trop scientifique de l’ensemble et amener une touche de nature, évoquant d’une certaine manière l’ancienne incarnation de la dame de Shalott. Le personnage est habillée d’une robe d’allure médiévale et intemporel qui ne ressemble pas à l’époque du reste de l’image. Son activité n’est d’ailleurs pas celle d’une femme du XIXème, la pauvre n’ayant qu’une aiguille, pas même un métier à tisser. Ce coté intemporel et médiéval est compensé par la jupe retroussée sur les genoux qui n’est concevable qu’à notre époque.

Memento mori

Ce personnage est intemporel, il se trouve dans un univers industrielle et romantique qui rend hommage par bien des moyens au père putatif du courant littéraire steampunk. Elle est l’incarnation du personnage médiévale dont on retrouve des représentations disséminées dans la tapisserie et le décor. Elle fait partie d’une longue lignée de belles mortes, toujours là, témoin et victime du monde. A l’image des personnages de manga « Bookman » – qui doivent écrire l’histoire sans y prendre part – elles représentent la vie et le monde sans pouvoir y être, au péril de leur vie. Leur mélancolie ne peut les mener qu’à une fin tragique. Mais à quoi pense-t-elle ? A la catastrophe qui se déroule sous ses yeux ou au couple qui va bientôt disparaitre, détruit par les fines pattes de ses uniques compagnes. Sorte de Parques des temps moderne, elle tisse le monde et le dé-trame d’un même fait, montrant ainsi le coté fragile et instantané de l’existence. Tableau Vanitas d’un autre temps, elle est là, sachant déjà sa fin vu qu’elle est déjà représentée, elle tisse la vie. A l’image des memento mori de la Renaissance qui était là pour nous rappeler « Remember you must die ».

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