Posted by on Août 1, 2012 in Le mémoire, Littérature de jeunesse, Poétique, Tout | 2 comments

« Là où l’image ou le livre objet défie la question du texte, la répétition sérielle ou cyclique défierait la notion même de diégèse en niant la possibilité même de la surprise et de l’imprévisible[1]. ».

 ———-Le processus de répétition se trouve dans un grand nombre d’ouvrages tels que les cycles et séries de la littérature de jeunesses, parmi eux le Club des cinq ou Harry Potter. Il s’agit d’un procédé de reconnaissance propre à cette littérature, l’enfant aime reconnaître et retrouver ses personnages fétiches, des situations ou des intrigues identiques. Toute une série « d’éléments fixes qui traversent la diégèse et tendent à la cristalliser[2] ».

 ———-Ce procédé de la répétition est très présent dans l’album de jeunesse dès ses origines, qu’il s’agisse des aventures de Pierre Lapin de Béatrix Potter dès 1902 ou de Babar de Jean de Brunhoff dès 1931. Par la suite, les exemples sont nombreux, il y a quelques héros déclinés quasi à l’infini tel que Oui-Oui, Barbapapa ou Petit Ours Brun qui sont les invariants de multiples et diverses aventures, on les retrouvera également dans d’autres médias sous forme de séries télévisées ou d’objets dérivés. Dans des proportions plus modestes, on trouvera  la série d’Ernest et Célestine de Gabrielle Vincent qui compte une vingtaine d’albums. Le petit poisson Arc-en-ciel de Marcus Pfister est le héros d’une dizaine d’albums, le Petit Ours de Martin Waddell et Barbara Firth gambade dans cinq albums.

 

 Les entrecroisements du XIX ème siècle

 

 ———-La sérialité est présente dès les premiers développements de la littérature de jeunesse identifiée comme telle, aussi bien dans les œuvres de la Comtesse de Ségur que dans les romans de Jules Verne. Selon Anne Besson[3], le développement de ces structures d’ensemble s’explique par les liens qu’entretiennent très tôt la littérature de jeunesse et la littérature dite « populaire ». Il s’avère que ces deux littératures ont une réelle proximité de fonctionnement. On y retrouve aussi bien l’utilisation de la stéréotypie que les rebondissements faciles des feuilletons. Les contraintes de fonctionnement sont dictées par une nécessaire adaptation à un public considéré comme spécifique. Les formes à épisodes correspondent au tirage produit à cadence industrielle pour un large public comme c’est le cas du roman-feuilleton qui apparaît dès 1830. Ce rapprochement est d’autant plus réel quand en 1832, Honoré de Balzac, feuilletoniste reconnu et Louis Desnoyers, collaborateur au Journal des enfants et auteur d’un des premiers romans jeunesses, Les mésaventures de Jean-Paul Choppart,  fondent la  Société des Gens de Lettres.

 ———-Cette littérature de séries et de cycles appartient à une longue tradition qu’Iori Lotman appelle « l’esthétique de l’identité »[4]. Mais cette « standardisation légitimée » sera bientôt supplantée dans notre culture par le principe de l’originalité créatrice, une conception qui apparaît dans le courant du XIXème siècle. Tout d’abord marginalisée, cette « originalité » va devenir la clé de voute de nos arts actuels, au point d’exclure ou mépriser tout ce qui se place dans une continuité. La littérature de jeunesse échappe de peu aux critiques grâce à l’indulgence dont jouit l’enfance en tant que public.

 

Le « ronron de la redondance »

 

 ———-En 1976, Bruno Bettelheim initie des travaux en pédopsychiatrie, démontrant dans sa psychanalyse des contes de fées que les jeunes enfants peuvent tirer un grand profit psychique de la répétition d’histoires identiques. Ce qui finit par justifier l’utilisation de la répétition au sein de la littérature de jeunesse. L’enfant trouve une forme d’apaisement dans la répétition. Le fait de revoir des personnages connus et aimés, vivants dans un univers familier, leur permet d’apprivoiser des peurs et de construire des modèles de vie et de comportement. La redondance revêt également d’une nécessité pratique dans la communication orale, elle permet la mémorisation. L’enfant va aller jusqu’à réclamer à l’adulte de lui raconter encore et encore la même histoire, il la connaît en tous points et c’est justement en cela que réside son plaisir :

« L’attrait du livre, le sentiment d’apaisement, de détente psychologique qu’il procure viennent de ce que, au creux de son fauteuil […], le lecteur retrouve sans cesse ce qu’il sait déjà, ce qu’il veut savoir une fois encore et ce pour quoi il a acheté le volume. Le plaisir de la non-histoire, si une histoire est un développement d’événements nous menant d’un point de départ à un point d’arrivée auquel nous n’aurions jamais osé rêver. Un plaisir où la distraction tient au refus du développement des événements, au fait de se soustraire à la tension passé-présent-futur pour se retirer vers un instant, aimé parce que récurrent [5]».

 ———-Il n’est pas seulement question de plaisir dans la lecture mais également d’apprentissage. La redondance est la base de tout processus cognitif et c’est d’autant plus important lorsqu’il s’agit d’un jeune esprit qui construit sa relation au monde et sa personnalité. La répétition ne signifie pas non plus le refus du mouvement et de l’évolution, de celle-ci naît la connaissance. Celle d’un texte répété bien sûr mais aussi une intégration de tout ce que celui-ci peut apporter à l’enfant en termes de connaissances et d’apprentissages. La répétition obtient dès lors une fonction pédagogique importante. Ainsi, les différences et les répétitions semblent être devenues indissociables, elles sont à l’image de besoins humains opposés mais néanmoins nécessaires : la stabilité et l’apaisement d’un refuge et la liberté d’une évasion vers l’inconnu. La littérature a la capacité d’offrir cette alternance.

 


[1] PRINCE, Nathalie (Dir.), La littérature de jeunesse en question(s), Rennes, PUR, 2009, p. 17.

[2] PRINCE, Nathalie (Dir.), La littérature de jeunesse en question(s), Rennes, PUR, 2009, p. 17.

[3] BESSON, Anne, Du Club des cinq à Harry Potter in La littérature de jeunesse en question(s), Rennes, PUR, 2009, p. 119.

[4] « [D]ans l’histoire de l’art mondial, si on la prend dans toute son ampleur, les systèmes artistiques liant la valeur esthétique et l’originalité constituent plutôt une exception qu’une règle. Le folklore de tous les peuples du monde, l’art médiéval qui représente une étape historique universelle inévitable, la Commedia dell’arte, le classicisme – telle est la liste incomplète des systèmes artistiques qui mesuraient la valeur d’une oeuvre non par la transgression, mais par l’observance de règles déterminées. » (LOTMAN, Iouri, La structure du texte artistique, Paris, Gallimard, 1973, p. 396-397)

[5] ECO, Umberto, Le mythe de Superman dans De Superman au Surhomme, Paris, Grasset, 1993, p. 158.

Rendez-vous sur Hellocoton !