Bavarder - La Grand Place

Le présent d’hier

Un nouveau thème pour ce site :

Après presque 5 ans (je pense) avec le même thème, j’ai eu finalement une envie de changements. C’est arrivé un peu sans prévenir et le voilà. Et finalement, réflexion faite, alors que je viens de finir ce texte, il le représente bien. J’ai eu envie d’incarner en ce thème de nombreux « fantômes », peintures ou citations d’écrivains… Mais je ne vais pas m’étendre plus dans cette intro et laisser place à mes souvenirs.

Merci à tous et à bientôt !

« Des landes qui courent à perte de vue, … L’horizon pour seule limite. Des brumes volantes. Un lieu qui retient son souffle. C’est un froid matin. Les hautes herbes dansent dans le vent, dans la lumière naissante, les larmes de la nuit scintillent. Un pays rugueux à l’âme ancienne. Sombre, mystérieux et fascinant. Les légendes vivent ici, transpirant de chaque pierre, de chaque ombre glissant sur le sol. Monde hors du temps, où résonnent encore des voix enfuies, les voix de ceux qui ont vécus. Sombre monde où d’autres sont passés, grand livre des passions humaines. A travers le mince voile de l’histoire, …où des voix rauques ne sont plus entendues. La voix de ceux qui ont aimés, marchés, péris sur ces landes. Des larmes, du sang, et la vie qui vibre au bout d’une lame.

Portrait Study de Charles Baxter

Litanie des temps anciens, perdue par la peur d’un futur incertain ? Parfois dans les vapeurs du matin nouveau, voguant vers d’étranges contrées, tout à la fois nouvelles et tellement semblables, je les entends, je vois leurs visages, et leurs yeux si semblables … Les couleurs d’une fresque sans fin… Celle d’une histoire qui coule dans nos veines, qui nous a façonné aussi loin que remonte sa naissance. Un présent d’hier… Le nôtre ? »

 

(Cécile Lensen – 16 mai 2005)

 

Alors que je faisais le tri dans mes anciens articles, je suis retombée sur tous mes anciens textes, baptisés « Solitude ». Celui-ci m’a donné envie de pousser un peu plus loin la réflexion, tant mes souvenirs à sa lecture sont nombreux. 

Lorsque je l’ai écrit j’étais en première année d’Histoire de l’Art, j’aimais énormément flâner dans les rues à Liège et je me réfugiais souvent dans les églises, et plus précisément Saint-Jacques. Et parfois, j’aimais juste à imaginer tous ceux qui avant moi s’étaient tenus à cet endroit. J’aimais cet instant de solitude où je pouvais me laisser submerger par l’Histoire et mon imagination. 

Dans tous les lieux historiquement chargés que je visite, je ne peux m’empêcher de laisser mon imagination dériver. Devant chaque portrait, je ne peux m’empêcher de fixer leur regard éteint depuis longtemps et me demander au fond de moi : « Mais qui étais-tu ? Étais-tu heureuse d’être là ? Qu’aimais-tu dans ta vie ? Quels étaient tes rêves ? » Un exercice d’imagination, tout autant que d’empathie. Sur le forum de la Clairière, je me rappelle qu’à cette époque, on se lançait des petits défis d’écriture, à partir d’une image, pour tenter d’imaginer une vie à des personnes inconnues et disparues. J’adorais ça… C’est quand même quelque chose de sacrément incroyable, l’Histoire, quand on y pense, le fait d’essayer de comprendre, de se rapprocher de la pensée de ces êtres humains. 

Je me suis rendue compte que cela me rappelait plusieurs expériences dont j’ai envie de parler un peu ici.

Une rencontre : Patrick Corillon

Une rencontre, en avril 2010, avec un artiste liégeois, Patrick Corillon. Une très belle rencontre d’une personne sensible et passionnante. Sa vision des lieux, de leur héritage et des fantômes qui en découlent entre complètement en résonance avec ce que je disais plus haut. En voici quelques bribes de souvenirs : 

Il disait ces mots : « se sentir dans un lieu, ce sentiment d’être présent dans un lieu, à mon avis, repose sur une part de réalité mais également sur une part de fiction».
A chaque fois qu’il travaille dans un lieu, l’artiste se pose la question suivante : « Comment des parts d’imaginaire peuvent-elles s’incarner ici ? ».

Ainsi il considère que le lieu est une des traces de la vie des hommes et en tant que tel, il peut contenir de nombreux souvenirs réels ou imaginaire que l’artiste aime à faire resurgir. Il part du principe que l’âme du créateur peut revivre et se réincarner là où quelqu’un entre en dialogue avec son œuvre. C’est peut-être ici que… c’est un peu comme Il était une fois, cela permet à Patrick Corillon d’ouvrir un espace-temps différents dans l’esprit du spectateur.

Fernand Knab

Patrick Corillon se considère comme un passeur de mémoire, un maillon entre les différentes générations. Il veut transmettre la culture et rendre hommage aux grands hommes qui l’ont précédé. Il veut comprendre de quelle manière un homme se construit vis-à-vis de ses différents héritages, pays, langues, famille, communauté, religion. Pour lui, les héritages, sont construit autant sur de l’imaginaire que sur une réalité.  Cette question de l’héritage a amené l’artiste à se poser la question de la présence et la notion du nom. Chez Corillon, la présence est une forme de hantise, elle est liée à un lieu, c’est un fantôme qui n’apparait que lorsque que l’on réanime un nom. L’esprit-présence d’un créateur s’incarne : 

« Là où quelqu’un a eu une rencontre avec un auteur, quelque chose s’est passé, que c’est un vrai dialogue. Et que pour moi il y a quand même quelque chose d’absolument magique, je n’en suis toujours pas revenu de pouvoir lire Stendhal et de me dire qu’il est mort il y a deux cents ans et d’être dans un rapport de tellement d’intimité, de me dire que c’est tellement vivant ce dialogue là ou d’être devant un tableau et de me dire il y a 400 ans qu’il était là et puis il me parle. Il y a quelque chose de … voilà, c’est l’esprit du lieu ».

C’est là que cela devient fascinant, puisqu’on se retrouve confronté à autant de « boîte de Pandore », et chaque lecteur passionné sera sans doute convaincu de cela : lorsque l’on cite le nom d’un écrivain ou d’un artiste, on pense à une œuvre et non à une personne incarnée. Ce nom devient une clé qui permet d’ouvrir de nombreuse portes. L’œuvre obtient une forme d’ubiquité, là où quelqu’un l’invoque par la lecture, dialogue avec elle, elle se met à exister et à remplir le lieu où se trouve le lecteur qui voyage dès lors entre deux mondes. C’est cette expérience de lecture qui nous fait palpiter, qui nous fait vivre à travers les mots, le destin d’autres. Une expérience, certes solitaire, mais ô combien empathique et enrichissante. 

 

Les voix d’Outretombe

L’autre expérience dont j’avais envie de parler est la réalisation d’une exposition en 2015. Le sujet ne m’emballait pas outre mesure : la musique à l’époque de la Grande Guerre. Je m’attendais sans doute à ne trouver que des chants patriotiques et des hymnes militaires. Comme je me trompais ? Je n’imaginais pas alors à quel point les chansons du peuple pouvaient porter leur âme, leurs chagrin et leurs joies. Bien loin du rôle d’agrément que l’on peut attribuer à la musique aujourd’hui, ces chansons faisaient offices de journal. A la fois informative, ironique, tristes à pleurer ou particulièrement osées. Elles se déplaçaient de villages en villages sous la forme des Menestriers, elles bougeaient, apportaient les nouvelles. Elles étaient un lieu de liberté où même ceux qui ne savaient pas écrire pouvaient colporter des savoirs. 

A travers ces chansons couvrant les époques de 1880 à 1920, j’ai découvert l’Histoire du petit peuple (et pas celui des lutins cette fois), avec ses vraies préoccupations, ses craintes, les changements sociaux, les réalités de terrain. Le tout était fort lointain de l’image historique qui est renvoyé par de nombreux documents. Généralement, les documents historiques, les films, les livres occultent, ils ne sont que le dessus de l’iceberg. Les mots du peuple sont crûs, ils parlent de tout, des Grand Hommes et des augmentations du sucre, de ces filles mères que l’on injurie et de celles qu’on tolère après-guerre, car il manque d’hommes et que l’on chante maintenant l’obligation des hommes d’être infidèles pour repeupler le pays. On chante les frayeurs, les tristesses de la femme battue qui tente de nourrir ses enfants et de faire face à son mari alcoolique, on parle de la mort, on parle de la maladie, et tous ces sujets graves sont chantés, à la manière des ménestrels de l’ancien temps, de nouvelles Ost bien moins glorieuses, chantées pour quelques sous dans une arrière cours avec un orgue de barbarie. Je crois que je pourrais en parler des heures. Et peut-être que je mettrai ici tous les articles sur la condition féminine à cette époque. Car ce sont ceux que j’ai préféré écrire.

Pensez-vous ? Il y avait tellement de chansons, ne serait-ce que pour condamner l’arrivée des bottines à lacets… Car impudique, elles permettaient aux femmes une plus grande aisance de mouvement. Forcément, il fut difficile d’accepter que ces femmes si fragiles avaient finalement réussi à se débrouiller seules pendant tout le conflit ? Qu’elles avaient créés les armes avec lesquelles on avait tué tant d’hommes. Il fallait bien vite qu’elles reprennent leur place à la cuisine. Bref, vous l’imaginez bien, une période complexe et passionnante.

Tout ça pour dire, qu’à travers des mots sur des feuillets jaunis, ce sont des voix que j’entendais, celles des absents dont je tente parfois de décrypter le regard. Et c’était une expérience incroyable. Je regrette que ce type de documents soient finalement bien plus rares voire inexistants pour les époques anciennes. Car la voix du peuple, on la cherche parfois désespérément. Il n’en reste que des murmures étouffés. 

La famille

Il s’agissait d’une boite de photographies sur verre, gagnée en vente publique. Sans information sur son contenu et sur les souvenirs qu’elle pouvait contenir. 

 

La petite fille. Ma si jolie que l’on voit évoluer de photos en photos.

Et des souvenirs il y en avait dans ces petites plaquettes fragiles, arrivées par je ne sais quel miracle jusqu’à nous – la région à quand même été ravagée par le feu en 1914. Une tristesse de se dire qu’elles ont été perdues en route jusqu’à ce qu’une personne ignorant ce qu’elles sont, les vendent à des inconnus. Je trouve toujours très triste de voir des portraits d’ancêtre en vente dans des brocantes où ils ne sont plus que des inconnus vintage qu’on va poser dans un coin pour faire son petit effet. Mais ce n’est pas vraiment le propos. 

Notre petite boite contenait maintes photos de famille, d’une famille non loin de chez moi, une quinzaine d’année d’une famille aisée. Ses petits plaisirs, les souvenirs qu’ils voulaient conservés. Des moments de la vie quotidienne avec la petite fille de la famille jouant simplement, les promenades au bord de l’eau, la pêche en famille au bord d’un ruisseau…

Dès le développement de ces photos, j’ai été profondément attirée par eux, tellement avide de découvrir qui ils étaient, leurs noms, avec l’impression étrange d’avoir eu accès à quelques moments privilégiés qui n’auraient pas dû quitter leur intimité. J’ai l’impression de m’être invité chez eux, de les connaître alors que cent ans nous séparent. C’est étrange et émouvant. 

La maison qu’ils habitaient existe toujours. Je n’ai pas encore osé vraiment chercher leurs noms dans les archives. Je crois que je fais un blocage, comme si en leur donnant un nom ils allaient quitter mon imaginaire pour s’incarner dans la réalité… et que j’allais les perdre, tels que je les avais imaginés. Je crois que cela m’intimide, étrange n’est-ce pas ? 

Oeuvres d’art, portraits anciens, photographies, œuvres littéraires, lieux hantés de souvenirs : il faut bien toute l’imagination d’un historien ou d’un rêveur pour leur redonner vie !

Et vous, qui passez peut-être par-là, qu’en pensez-vous ? Est-ce qui vous arrive aussi de penser aux absents ? Aux fantômes de nos lieux de vie ?  Aux regards des photographies anciennes… qui m’interrogent encore plus que les portraits peints ? Car la photographie en a fait couler de l’encre. Tant cet instantané de vie à l’instant T est troublant,  porteur d’imaginaire et de souvenirs qui ne manquent pas de nous observer bien au-delà de la vie et de la mort. 

Je conclurai par cette citation de Roland Barthe : 

« Un jour, il y a bien longtemps, je tombai sur une photographie du dernier frère de Napoléon, Jérôme (1852). Je me dis alors, avec un étonnement que depuis je n’ai jamais pu réduire :

« Je vois les yeux qui ont vu l’Empereur. » »

Roland Barthes, La chambre claire

 

 

 

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