Posted by on Jan 20, 2012 in Bavarder - La Grand Place, Jouer, Tout | 1 comment

Cette petite réflexion est venue de plusieurs choses, tout d’abord le jeu Nier Gestalt sorti chez Square Enix, ensuite la lecture de quelques bouquins théoriques dans le cadre de ce dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom… et au final… la vie tout simplement.

Les histoires proposées dans les jeux vidéos RPG et MMORPG font preuve d’un manichéisme fort ainsi que d’une utilisation poussée des stéréotypes mais c’est le cas également dans bon nombre d’ouvrages de la littérature de jeunesse, qui peuvent eux-mêmes être à l’origine des jeux ou en être une continuité à travers des novélisations.

Je ne parle pas ici de stéréotypes en terme négatif mais de l’utilisation de formes reconnaissables par une communauté donnée. Ainsi, dans le monde des joueurs de RPG, on ne se pose plus vraiment la question de ce qu’est un orc, un magicien, un nécromancien ou un nain… chacun à son cortège de caractéristiques reconnaissables qui permettent à une personne de les reconnaître sans qu’on soit obligé d’expliquer plus avant de quoi il en retourne. Ainsi, l’utilisation de ces stéréotypes permet une plus grande fluidité de la diégèse.

Bien sûr les jeux RPG ainsi qu’une majorité des ouvrages pour la jeunesse suivent le schéma narratif habituel du conte : un état originel dit de « situation initiale » brisé par  un événement perturbateur qui mènent à une série d’épreuves qui donnent naissance à l’action développée dans les jeux vidéos RPG, jusqu’à un élément de résolution qui permet un retour à une situation finale de stabilité, un retour à la vie normale.

Qui consiste également pour le joueur / lecteur à revenir à la « normalité ». Ce retour à la réalité peut parfois provoquer une certaine tristesse ou un manque qui peut donner naissance à toute une série d’activité de fans qui tendent à perpétuer l’histoire et son univers à travers des dessins, des fanfictions, du cosplay… Le joueur / lecteur peut également créer un avatar qui peut vivre des aventures et côtoyer les héros dans l’univers désiré, fait largement développé par les jeux vidéos à travers des dérivés d’un autre média, généralement du cinéma tel que les Star Wars, Seigneur des anneaux, Harry Potter. Malgré le fait que ceux-ci soient originellement des romans pour la jeunesse, c’est à travers l’avalanche de produits dérivés qui ont suivi les films que les jeux ont été développés, on peut d’ailleurs y retrouver les personnages largement inspiré des acteurs ayant eu le rôle titre. Mais bref, digression terminée. 

Nier Gestalt

Le manichéisme peut être considéré comme un bouclier psychique qui permet d’éviter de faire entrer des caractéristiques d’ordre moral dans des histoires et ainsi permettre aux personnes de se décomplexer totalement face à des actes. Les méchants ont ainsi droit généralement à toute la panoplie adéquate : laideur moral et physique, lâcheté, cruauté, etc. Un mécanisme qui n’est pas sans rappeler ceux beaucoup moins jouasses des véritables guerres où l’on considère l’autre comme un monstre et non un être humain, ce qui ouvre une boite de Pandore fort nauséabonde mais ceci est une autre histoire, il s’agit juste de montrer que le manichéisme n’est pas l’apanage du roman ou du RPG. Certains jeux permettent de jouer le « coté obscure de la force »… mais il s’agit bien d’un miroir inversé, la logique étant exactement la même des deux cotés, sauf que le joueur peut s’imaginer être plus brute de décoffrage qu’un elfe en collant. En fait, les jeux n’offrent généralement pas de véritables points de vue différents que l’on soit d’un coté ou de l’autre. De manière ironique on pourrait dire que là où certains protègent, d’autres détruisent, bref, l’éternel recommencement humain. Alors, plutôt noir ou blanc ?

C’est pour cela que Nier est un jeu particulièrement déprimant. Là où on te félicite dans d’autre jeu parce que tu es un héros, tu as sauvé Bidule en tuant 30 000 méchants, on te la demandé, c’est comme ça, tu étais dans ton bon droit. Nier ne t’offre pas cette facilité morale. Nier, c’est le jeu que tu fais une fois, et ça se passe comme dans tous les autres jeux, un héros, un père éploré par la maladie incurable de sa jolie petite fille, tente par tout les moyens de survivre / de sauver sa fille / de sauver SON monde. Bref, quoiqu’un peu brute, ce personnage entraine tout d’abord une sympathie logique, on fonce, on sait qu’il a raison. Surtout quand sa fille s’est fait enlever par une ombre étrange…

Et puis il y a la seconde partie, celles qui bousculent les certitudes. Celles qui te met face à la réalité, plutôt grise. Une partie où tu es face à l’envers du décor :  tu comprends que tu es aussi l’agresseur, un être qui a massacré en toute impunité une communauté heureuse, un enfant, des êtres qui avaient eux aussi des raisons de défendre les leurs. Voilà pourquoi Nier est déprimant. D’épisode en épisode, il enlève chacun des voiles moraux et manichéens qui nous protègent des remords. Un peu comme ces films de guerre tel que La Ligne Rouge de Terrence Malick qui ne te permettent pas de te vautrer dans un manichéisme rassurant et qui t’envoie à la figure qu’américains et japonais sont les mêmes, en terme de violence, de cruauté, de peur et d’humanité. Il est un fait que nous sommes habitués au manichéisme simpliste de certains films américains où on nous donne à voir comment les derniers survivants  de l’humanité (américains bien sûr) vont réussir à sauver leur peau dans des circonstances toutes plus rocambolesques et tragiques (si c’est possible).

Au final, ce jeu m’aura fait un drôle d’effet, certes, j’avais conscience de tout ce dont j’ai parlé précédemment, cependant, c’est toujours se prendre dans la face une vérité difficile à avaler. Alors certes, ce n’était qu’un jeu (et encore heureux) mais, il m’a permis (avec tout le reste) de reconsidérer pas mal de scénari sous un autre oeil, ce qui m’a ouvert pas mal de portes au final.  Adopter le point de vue de Nier, c’est en fait, simplement, faire preuve d’empathie et d’envisager les situations d’un autre point de vue… Ce qui est, hélas, rare en pratique.  Le manichéisme a encore de beaux jours devant lui dans tous les médias, il nourrit et apaise les pensées, il est sans doute nécessaire tant que ce n’est pas l’unique façon de voir le monde. Un peu d’empathie ne fait de mal à personne, n’est-ce pas ?

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