Les albums

La ville abandonnée

 

Autrefois, une poignée d'hommes, bûcherons, pêcheurs, artisans, édifièrent une cité à la lisière de la mer. Au bord de ses rives pavées vinrent s'amarrer des navires, voiles éteintes, à bout de souffle. Balançant l'ancre, à mi-voyage, des marins avaient choisi femme. Dans les ruelles serpentines, à présent, des enfants jouaient... Des quatre coins de la province, on venait acheter les soies, les bijoux, les cuirs, les dentelles, les métaux et les verreries de cette ville florissante gouvernée par un roi guerrier que l'on surnommait " Main-de-Fer ".

Cet album a une place à part dans le corpus d'ouvrages que j'ai croisé ces dernières années. Il s'agit d'un des tous premiers albums que j'ai méticuleusement amassé pendant des années, un des premiers qui allait me conduire vers le chemin de cette étude sur l'intertexte transartistique. Il était et est un des plus beaux exemples de cette démarche d'inspiration, qui est, situation rare et précieuse, expliquée par les auteurs au sein de l'ouvrage lui-même.

A la naissance de tout, il y a un tableau de Fernand Khnopff, Une ville abandonnée, réalisé en 1904.

Une vision mélancolique de Bruges-la-morte, une représentation énigmatique de la place Hans Memling. Il est vrai que ce tableau tient en lui bien des histoires qui ne demandaient qu'à prendre vie. L'humain semble avoir déserté les lieux, à quelques battements d'aile de cela, et la mer monte paisiblement... à moins qu'elle ne se retire ?

Vision symbolique de la destinée de cette cité autrefois si riche et glorieuse lorsque côtière, elle se faisait centre maritime et commercial de l'époque médiévale. Ses draperies s'exportaient de part le monde et les plus grands foulaient ses pavés.

Mais il est venu, sans qu'on l'attende, sans qu'on imagine que ses grains allaient faire tomber une si florissante cité. Peu à peu, le sable a envahit la baie du Zwin et à mesure qu'elle s'ensablait et que les navires s'échouaient dans le port déserté, les grands qui avaient aimé la Venise du nord, les riches marchands dont elle avait fait la fortune, tous partirent vers d'autres cieux. Laissant la ville abandonnée.

 Ville ombre d'elle-même, spectrale et évanescente.

C'est ce tableau qui a séduit John Howe, envoyant une simple carte postale à son effigie à Claude Clément... La suite est la création de cet album.

Ils ont raconté l’histoire cachée derrière ce tableau...

Celle qu'elle leur inspirait, celle des absents, ces personnages ayant désertés cette place au socle vide de Memling.  L'histoire d'une ville dont le nom s'est perdu dans les embruns, d'une cité de pierres bleues et de lions arrogants. Ainsi est née l’histoire d’un seigneur trop orgueilleux et d’un artiste aux doigts d'or pouvant donner vie au verre.

 

Ainsi la démarche même est intertextuelle, ils ont donné, perpétué l'histoire qu'un autre artiste avait déjà voulu interpréter.

Les influences transartistiques sont ainsi multiples, le tableau de 1904 bien sûr, mais également l’inspiration du passé qu’il évoque. On reconnaît l’architecture flamande d’une Bruges d’autrefois dont le beffroi est toujours reconnaissable.

 Le maître verrier y réalise des sculptures de verre aux accents gothiques et au visage de madone. Les références aux œuvres des primitifs flamands et italiens sont diffuses. La maison du maître, son grand escalier sinueux ressemble à s'y méprendre à l'intérieur réalisé il y a prêt de cinq siècles par Rembrandt dans son tableau "Le Philosophe" (1632). Philosophe, ce maître verrier l'est définitivement, seul être censé de l'histoire, il est l'artiste dévoué qui met en garde mais ne peut définitivement rien faire contre l'orgueil du puissant. Obligé lui-même de jouer de son orgue de cristal qui détruira sa plus belle création. 

 

Jeune fille de verre, beauté parmi les beautés, elle est un peu Bruges, un peu la mer ou tout ce qui est si précieux que les hommes par avidité et orgueil,  détruisent alors même qu'ils en voulaient seulement plus.

John Howe dit, dans l’album, situer l’histoire dans la prime renaissance « où l’Occident semble se réveiller de la torpeur morbide des derniers siècles médiévaux, marqués par la grande peste, hantés par le motif de la danse macabre » et s’être inspiré de différents personnages historiques tels que Gilles de Rais pour le seigneur de la ville ou Laurent de Médicis pour le seigneur étranger.

Les mots de Claude Clément sont ciselés, doux, nostalgiques, ils tissent le lien entre la grande histoire et ces images éthérées nées du crayon et du pinceau de John Howe. Une superbe réalisation, un conte tissé de réel.

Et comme exprimé dans la fin du livre lui-même, il est vraiment un de ces albums "pas comme les autres" qu'on a parfois la chance de croiser au fil des étagères d'une bibliothèque. 

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