Posted by on Août 1, 2012 in Le mémoire, Poétique, Tout | 0 comments

 ———-On peut considérer que le narrateur iconique contribue largement à la création d’une réalité illusoire, il permet d’actualiser un imaginaire et de persuader le lecteur de ce qu’on lui raconte. Le narrateur verbal quant à lui permet, tout en racontant l’histoire, d’assurer les liaisons causales et temporelles. En effet, lors de la lecture d’un album, on peut s’interroger sur le rapport chronologique qui s’établit entre l’acte narratif et les événements rapportés. Gérard Genette identifie plusieurs types de narration, certaines sont présentes dans les albums.
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La narration ultérieure est la plus commune, l’histoire est racontée au passé. Le recours au passé, quasi systématique, a fini par mettre en doute une quelconque valeur temporelle pour devenir une marque de fictionalité. La plupart du temps, il est impossible de savoir le temps qui s’est écoulé entre l’histoire fictive, sa narration, et sa représentation visuelle. C’est le cas notamment dans Pompon de Géraldine Elschner et Joanna Boillat[1].
 
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La narration simultanée est un autre cas de narration présent au sein de l’album. Le récit est conté au présent de l’énonciation, ce qui signifie que lorsqu’on a affaire à un narrateur homodiégétique, le personnage vit son histoire en même temps qu’il la raconte, ce qui est assez difficile à mettre en œuvre dans l’album. Du point de vue d’un narrateur, celui-ci est paradoxalement absent de l’histoire racontée tout en étant présent quelque part dans l’univers représenté[2], ce qui correspond à un narrateur extradiégétique.
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Mais c’est au niveau du narrateur iconique que cette narration est la plus utilisée, celle-ci nous vient de l’histoire de l’art : la narration simultanée de la peinture médiévale. En effet, plusieurs temporalités peuvent se trouver rassemblées dans une même image. Les mouvements ainsi décomposés font de l’image une architecture du temps, où la même personne peut se trouver juxtaposée à l’intérieur d’une même scène. On peut également retrouver dans une même image des événements se produisant à des endroits différents mais chronologiquement simultanés.

 ———-Une troisième, la narration intercalée peut correspondre à certains rares albums qui recourent à un narrateur verbal et iconique homodiégétique, sous forme de journal intime ou de carnet de voyage avec des échanges épistolaires.

 ———-L’image qui est par définition ancrée dans l’instantané du présent va se combiner sans problème avec un texte malgré la multitude de temporalité possible : l’image peut tout aussi bien correspondre à un présent d’énonciation qu’à l’image d’un lointain souvenir dont elle permet l’actualisation. Au final, au sein de l’album, les narrateurs peuvent se combiner selon de multiples possibilités, offrant chacun une vision de l’histoire et de ses personnages. Ce qui permet de dégager trois interprétations possibles, l’une visuelle, l’autre verbale et la troisième à la jonction des deux précédentes.

L’identification des narrateurs

 ———-Il paraît intéressant d’identifier à présent quelques cas de figures où nous sommes confrontés à cette narration à la fois iconique et verbale. Nous allons donc passer en revue quelques exemples :

Un narrateur iconique et verbal extradiégétique

 ———- Il semble qu’il s’agisse du cas le plus courant, le narrateur iconique est externe à l’histoire racontée, les différents personnages sont ainsi présentés de l’extérieur. Ce type de narrateur iconique est habituellement conjugué à un narrateur verbal également extradiégétique. L’histoire se déroule sans que l’on perçoive de différences entre le narré et l’iconique. De nombreux albums : Le carnet rouge de Benjamin Lacombe et Agata Kawa[3], ou Pompon de Géraldine Eischner et Joanna Boillat[4], etc.

 

 

 Un narrateur iconique extradiégétique et un narrateur verbal homodiégétique

———-Le narrateur iconique est externe à l’histoire mais se combine à un narrateur verbal à la première personne. C’est le cas notamment dans Une histoire à quatre voix d’Anthony Browne, Une journée sans Max de Martine Laffon et Fabienne Burckel[5] ou encore Jeu de piste à Volubilis de Max Ducos[6].

 

 

 

Un narrateur iconique extradiégétique et des personnages théâtraux

 ———-Le narrateur iconique est externe à l’histoire mais il est associé à une forme d’histoire dialoguée (proche du théâtre) avec de nombreux protagonistes. Le fait qu’il y ait plusieurs personnages en « je » efface l’instance du narrateur verbal. Le rôle du narrateur iconique est de contextualiser les protagonistes et leurs échanges. C’est le cas notamment dans l’album Ernest et Célestine au musée[7] et dans tous les autres albums de cette série de Gabrielle Vincent.

 

Un narrateur iconique intradiégétique et un narrateur verbal homodiégétique 

———-Le narrateur verbal à la première personne n’est jamais figuré par le narrateur iconique, au contraire, celui-ci tend à montrer ce que le narrateur verbal perçoit, sous la forme d’une vue subjective. C’est le cas notamment dans l’album Chez elle ou Chez elle de Béatrice Poncelet[8]. Dans une autre situation, la non-figuration du narrateur homodiégétique correspond à un autre cas de figure, celui de la voix off du cinéma. C’est le cas notamment dans La petite souris, la fraise bien mûre et l’ours affamé d’Audrey et Don Wood[9].

 

 

Un narrateur iconique et verbal homodiégétique

———-Le narrateur verbal est également le narrateur visuel. C’est une situation plutôt rare puisque difficile à mettre en œuvre dans les albums d’enfance. Par exemple, les éléments iconographiques vont tenter de rappeler les protagonistes : lors d’un narrateur enfantin, on utilisera le style graphique des dessins d’enfants par opposition au style maitrisé d’un narrateur iconique sans identité. Le cas le plus habituel de narrateur iconique est celui du carnet de voyage et de croquis avec la présence d’écrits manuscrits, de dessins fait par le personnage narrateur. C’est le cas dans Les derniers des géants de François Place[10] ou dans L’Herbier des Fées de Sébastien Perez et Benjamin Lacombe[11]. Ce principe est souvent utilisé actuellement dans des albums qui s’adressent plus particulièrement aux adolescents ou aux adultes, ceux-ci évoquent des mondes fantastiques sous forme de ces carnets de voyages contenant de nombreux dessins et annotations manuscrites, c’est le cas notamment d’Ysambre de Mickaël Ivorra et Séverine Pineaux[12].

 

 

 

Un narrateur iconique partagé et un narrateur verbal homodiégétique

———-Un autre cas particulier est celui où le narrateur verbal homodiégétique est mentionné comme étant celui qui rédige le texte de l’album, celui-ci est reconnaissable par une écriture manuscrite imparfaite, des annotations, etc. Ce n’est cependant pas lui qui « dessine » les images mais un narrateur iconique extradiégétique qui incarne les scènes évoquées par le narrateur. C’est le cas dans Otto de Tomi Ungerer[13].

 

 

 

Présence d’un narrateur iconique secondaire

 ———-Dans une situation classique de collaboration entre un narrateur iconique et un narrateur verbal hétérodiégétique peut apparaître un narrateur iconique secondaire incarné par un personnage inopportun pour le héros de l’histoire : un intru de type petit animal, un insecte, etc. Il n’est pas obligatoire à la compréhension de l’histoire et ne fait qu’ajouter quelques faceties. C’est le cas des poussins de Ponti dans Parci et Parla[14].

 

 

Un narrateur iconique, sans narrateur verbal

  ———-Il s’agit des livres sans texte, seul le narrateur iconique est responsable de la narration. Il est aussi bien responsable des relations de causalité que de la temporalité de l’histoire. Tout doit être comprehensible (histoire, déroulement temporel) au premier coup d’œil grâce à des effets purements visuels et une utilisation astucieuse du support. Ces histoires sont habituellement linéaires. C’est le cas de la collection Histoires sans parole aux éditions Autrement.

 

Un narrateur iconique dominant et un narrateur verbal sporadique

 ———-Dans certaines situations, le narrateur iconique est dominant, il possède toutes les clés de l’histoire, cependant à quelques moments, un narrateur verbal vient reformuler, ponctuer l’image pour l’expliciter. C’est le cas notamment dans L’Orage d’Anne Brouillard[15].

 


[1] EISHNER, Géraldine et BOILLAT, Joanna, Pompon, Paris, Gautier-Languereau, 2008

[2] GENETTE, Gérard, Discours du récit, Paris, Editions Points, 2007

[3] LACOMBE, Benjamin et KAWA, Agata, Le Carnet Rouge, Paris, Seuil Editions, 2010

[4] EISHNER, Géraldine et BOILLAT, Joanna, Pompon, Paris, Gautier-Languereau, 2008

[5] LAFFON, Martine et BURCKEL, Fabienne, Une journée sans Max, Paris, Seuil Jeunesse, 2004

[6] DUCOS, Max, Jeu de piste à Volubilis, Paris, Editions Sarbacane, 2006

[7] VINCENT, Gabrielle,  Ernest et Célestine au musée, Paris, Editions Duculot, 1985

[8] PONCELET, Béatrice, Chez elle ou chez elle, Paris, Seuil, 1997

[9] WOOD, Audrey et Don, La petite souris, la fraise bien mûre et l’ours affamé, Paris, Mijade, 2002

[10] PLACE, François, Les derniers géants, Paris, Casterman, 2008

[11] PEREZ, Sébastien, LACOMBE, Benjamin, L’Herbier des fées, Paris, Editions Albin Michel, 2011

[12] IVORRA, Mickaël et PINEAUX, Séverine, Ysambre : le monde-arbre, Paris, Tournon, 2004

[13] UNGERER, Tomi, Otto, Paris, L’école des loisirs, 1999

[14] PONTI, Claude, Parci et Parla, Paris, L’école des loisirs, 2004

[15] BROUILLARD, Anne, L’orage, Paris, Editions Grandir, 2008

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